La population de poulpes communs (Octopus vulgaris) en Méditerranée connaît un déclin alarmant. Selon l'association « Anges de poulpes », fondée par Marie Muzard à Cannes, la population de céphalopodes a chuté de moitié entre 2020 et 2024. Ce constat est partagé par Gérard Carrodano, pêcheur à La Ciotat (Bouches-du-Rhône), qui cumule plus de 7 000 plongées. Ancien chasseur sous-marin aujourd'hui spécialisé dans la capture d'animaux marins vivants pour les musées, aquariums et instituts scientifiques, il affirme que le poulpe s'est fait discret « depuis une décennie ».
Des mesures de protection limitées dans le temps
Pour protéger l'espèce, la pêche récréative du poulpe est interdite dans les eaux du Parc national de Port-Cros et du Parc national des Calanques du 1er juin au 30 septembre, période de reproduction. Cette mesure, en vigueur depuis 2016, expose les contrevenants à une amende pouvant atteindre 22 500 euros en cas de braconnage. Durant cette phase clé, les femelles sont particulièrement vulnérables : elles pondent leurs œufs dans des « cabanes », des trous peu profonds, et les surveillent sans relâche, ce qui les rend faciles à prélever, souvent accompagnées d'un ou deux mâles.
Des menaces multiples : surpêche, prédateurs et manque de données
Au large de La Ciotat, les poulpes doivent également faire face à la prolifération des murènes, un prédateur naturel. Selon Gérard Carrodano, « les poulpes adultes à huit pattes cela n’existe presque plus dans notre région : ils leur manquent des membres ou alors ils se font bouffer ». En Grèce, l'espèce est menacée par un poisson venu de l'océan Indien qui consomme les œufs, comme l'ont rapporté des pêcheurs à TF1. En 2025, la Tunisie a totalement interdit la pêche du céphalopode sur son littoral face à une baisse « catastrophique » des populations, soulignée par les pêcheurs locaux.
Cependant, ces observations de terrain ne sont pas toujours étayées par des données scientifiques fiables, nuance Laure Bonnaud-Ponticelli, professeure de biologie évolutive au Muséum national d'Histoire naturelle (laboratoire BOREA). « Il n’y a pas de séries temporelles, donc c’est difficile de savoir comment évoluent réellement les populations de poulpes », explique-t-elle. Elle cite l'exemple de la prolifération de l'espèce sur les côtes bretonnes et vendéennes après la période Covid-19, sans pouvoir en déterminer la cause : réchauffement climatique ou fin de la surpêche ? « Le fonctionnement d’un écosystème est toujours complexe : il y a plus de prédateurs, mais aussi plus de proies », ajoute-t-elle, en référence à l'invasion de crabes bleus qui constitue une nourriture abondante pour les poulpes.
L'importance des observations locales
Malgré l'absence de données suffisantes, Laure Bonnaud-Ponticelli fait confiance aux pêcheurs et aux observations locales. « Les pêcheurs de Marseille ont été les premiers, à ma connaissance, à s’autolimiter en quantité et en taille, car ils s’étaient rendu compte d’une diminution d’une année à l’autre », rappelle-t-elle. En Bretagne, une licence a été instaurée pour les pêcheurs de poulpes depuis quelques années. Un rapport récent sur le nord de la Corse confirme une diminution des populations, mais il faudra le répéter sur plusieurs années pour obtenir une tendance fiable. La professeure lance un appel : « Intéressons-nous enfin à ces populations puisque l’observation sur le terrain des professionnels montre quand même qu’il y a un problème. »



