Un souvenir d'enfance contrasté
Lorsque j'étais enfant, j'adorais aller au Parc zoologique de Vincennes : mon grand-père m'y emmenait tous les mois et je me passionnais pour ses animaux, hippopotames, éléphants, ou… casoars. Oui, j'étais intarissable sur la vie et la dangerosité de ces oiseaux à tête casquée et colorée de Nouvelle-Guinée dépassant un mètre et demi, dont je me souviens encore le bleu intense du cou et l'odeur fétide des fientes. C'est bien la splendeur des zoos que de contribuer à l'éveil de la curiosité, voire à la connaissance par les panneaux explicatifs, pour les plus jeunes et les plus vieux.
À bien y réfléchir, il y avait aussi une misère animale. Le grand hippopotame qui, dans sa cage, ne pouvait guère se retourner – du moins nous faisait-il souvent face, dans l'eau sale de sa piscine bétonnée. Le fameux éléphant de 3,25 mètres de haut, Siam, se tenait au bord de son enclos en oscillant répétitivement, une attitude liée au stress de la captivité. Il est mort des séquelles d'une inactivité liée à son enclos trop petit, et sa haute stature domine maintenant, empaillée, un escalier de la Grande Galerie de l'évolution du Muséum national d'histoire naturelle.
Au cœur des années 1970 à 1980, les zoos débordaient d'animaux mais dans des conditions parfois peu décentes, signes d'une sensibilité différente au bien-être animal. Splendeur et misère des zoos… qui conduisent certains à vouloir les fermer, au nom de la souffrance animale.
Des conditions d'accueil améliorées
Faut-il fermer les zoos parce qu'ils ne conviennent plus à la vision que nous avons du bien-être animal ? Nul doute, en effet que ce bien-être est un impératif. Aujourd'hui, des efforts ont amélioré les conditions d'accueil malgré des financements insuffisants. De plus grands espaces sont accordés à chaque espèce, les individus ne sont plus isolés mais en groupes quand leurs mœurs l'exigent.
De ce fait, parfois à la déception du public, il n'y a plus ni hippopotame ni éléphant au Parc zoologique de Vincennes, faute de place. Cependant, les girafes forment un véritable troupeau qui évolue dans un très large espace ; la nouvelle volière a un volume considérable. Il n'y a plus guère de félins à la Ménagerie du Jardin des plantes, tandis que l'espace dévolu aux orangs-outans, qui était si étroit, vient d'être augmenté d'une cage en plein air de 15 mètres de hauteur, couvrant 570 m2.
Mouvement corrélatif, les zoos accueillent davantage de petites espèces, reptiles ou oiseaux, tout aussi intéressantes, pour lesquelles il est plus simple d'obtenir un espace correct et une observation de proximité. Les espaces offerts aux espèces captives sont devenus plus complexes et recèlent d'angles sous lesquels ils échappent au public – mais il n'est pas toujours commode d'expliquer cela aux visiteurs.
Pour clore cette dimension pédagogique, des animations, lors des périodes de nourrissage en particulier, permettent d'expliquer les particularités et la vie des animaux : une pédagogie active règne dans les bons zoos.
Pédagogie et sauvetage d'espèces
Faudrait-il tout de même faire deuil des zoos ? Non, à mon sens, car, surtout après ces améliorations, fermer les zoos serait un double deuil.
Un deuil pédagogique
Premièrement, un deuil pédagogique, que n'envisagent pas toujours ceux qui voudraient les fermer. Car souvent, s'ils savent ce que sont ces animaux et s'ils sont, à juste titre, sensibles à leurs conditions de captivité, c'est que, plus jeunes, ils ont visité des zoos. Ce contact direct avec l'animal n'est possible ni dans un dessin animé ni dans un documentaire. La taille, l'odeur de la bête, le loisir de la regarder par où on veut, cela ne se remplace pas. Il est inimaginable que chacun puisse aller voir la faune exotique à l'autre bout du globe. L'intimité à l'animal et l'impact cognitif sur l'enfant passent donc par les zoos.
Un deuil pour la conservation
Le second deuil qu'il faudrait faire, en fermant les zoos, est simplement… celui de certaines espèces ! Car ils accueillent beaucoup d'espèces menacées d'extinction dans la nature. La Ménagerie du Jardin des plantes abrite par exemple des tamarins lions dorés, des pandas roux et des orangs-outans ; le Parc zoologique de Vincennes héberge des lamantins des Antilles et des girafes d'Afrique de l'Ouest.
En maintenant des populations et en échangeant des individus entre eux pour éviter la consanguinité, les zoos conservent des espèces. Les individus peuvent être réintroduits dans la nature pour soutenir des effectifs trop faibles ou recréer des populations éteintes, comme cela a eu lieu pour le tamarin lion doré au Brésil ou l'oryx d'Arabie dans la péninsule arabique. La conservation de la biodiversité passe donc par les zoos.
Le soin en captivité
Alors, oui, traquons les conditions inacceptables, développons des zoos en plein air. Cela a un prix. Au fait, savez-vous bien les difficultés financières du zoo de Vincennes, qui doit encore rembourser chaque année un million d'euros pour sa rénovation en 2014 ? Malgré les efforts d'alors, il peine aujourd'hui à rénover son grand rocher de 65 mètres, un monument dont le ciment a mal vieilli depuis 1934 : il n'abrite plus les animaux alpins qui trouvaient là un espace à leur hauteur… Il faut accompagner les zoos à mieux assurer leurs valeurs écologiques et pédagogiques.
Vous me direz que la captivité reste problématique. Sans doute, mais j'aimerais vous rappeler ce qu'est la vie dans la nature, dont nous négligeons parfois la cruauté. Entre parasites, prédateurs, famine et accidents, 4 000 œufs de grenouilles rousses ne donneront que quelques adultes ; 6 à 20 petites mésanges doivent naître pour qu'une seule se reproduise l'année d'après, qui n'aura que 50 % de chance de survivre jusqu'à l'hiver suivant… La mort avant maturité ou à l'orée de la vieillesse est souvent terrible : les animaux sont croqués vifs, déchirés avant de mourir, certains survivent quelque temps amputés…
Ne détournez pas les yeux : bien sûr, cela ne justifie aucune condition indigne de captivité. Refusons l'innommable, mais relativisons. Trop souvent, la vue d'un animal en liberté et en bonne santé nous fait oublier les morts et les malades. Quant à moi, je préférerais être un oiseau de zoo, soigné et promis à une longue vie débarrassée de parasites, plutôt que, oiseau sauvage, vivre couvert de poux avant de pouvoir me gratter et être condamné à des luttes territoriales, avant peut-être d'être dévoré vif.
Quant à l'animal… Personne ne sait vraiment, pas même moi, ce qu'il préférerait s'il avait le choix. Mais le poids de la captivité doit être pesé d'abord avec les dangers de la vie en liberté, puis avec les aspects de pédagogie ou de conservation de la biodiversité. À mon sens, cela milite pour des zoos bien faits plus que pour des zoos fermés. Oui, la question de fermer les zoos se posera quand on sera sûr que les plus jeunes voient assez la nature pour la comprendre et la respecter, et quand les plus vieux auront sauvé les espèces en danger. En attendant ce jour rêvé, les zoos restent une bouée de sauvetage pour l'avenir.



