Leur origine remonte à Charlemagne. La louveterie a été structurée en France par Louis XI, puis François Ier, Napoléon Bonaparte, Louis XVI, et enfin par une loi de 1971. Aujourd’hui, ces bénévoles assermentés accomplissent, à la demande et sous contrôle de l’État, leurs missions de service public. En toutes saisons, de jour comme de nuit, à la ville et dans la ruralité, les lieutenants de louveterie veillent sur les excès de la faune sauvage.
Ce soir de mai, en mission sanglier à Sainte-Maxime, Var-matin a pu embarquer avec eux. « Ça tombe bien que vous ayez programmé votre mission aujourd’hui, c’est le soir où les poubelles sont ramassées ! » « Ah mais ça n’a rien d’une coïncidence, on a choisi ce soir-là exprès ». Arnaud Rives, adjoint à la sécurité de Sainte-Maxime, accueille avec satisfaction l’équipage de quatre lieutenants de louveterie, réparti en deux véhicules, accompagnés d’Alison Pesson, cheffe du bureau chasse, faune sauvage, pastoralisme à la Direction départementale des territoires et de la mer (DDTM).
Des opérations minutieusement préparées
L’opération a été préparée avec soin : la police municipale accompagne les louvetiers. « Nous nous assurons d’avoir l’accord des concernés pour intervenir sur d’éventuelles propriétés privées. Et dans un secteur résidentiel comme ici, il faut s’assurer d’avoir les bips, les pass, les codes pour franchir les portails. Nous prévenons également les gendarmes, qu’ils soient bien informés, si des riverains les contactent. »
S’il y a bien longtemps que les sangliers investissent la ville, « le phénomène s’est accentué ces dernières années dans le Var. Le loup, présent dans à peu près tous les massifs du département, n’y est pas étranger, mais la principale cause, ça a été les années de sécheresse, de 2017 à 2022 », estime José Asensio. « Désormais, des générations sont nées ici, et auront du mal à retourner vers la forêt. »
Sécuriser l’intervention
À la nuit tombée, les deux équipages se mettent en route. « Nous sommes deux par voiture, par souci de sécurité. Le passager est le tireur. Le conducteur supervise le tir, et que toutes les conditions de sécurité sont réunies. Pas de maison ni de véhicules dans l’axe, de risque de ricochet, de personnes circulant à proximité… Évidemment, c’est l’enjeu majeur de nos interventions en milieu habité, rien ne peut être laissé au hasard. »
En dehors de deux spécimens aperçus au loin – trop loin pour pouvoir intervenir – à l’aide des jumelles équipées de vision thermique, les premières rondes s’avèrent infructueuses. « Il est trop tôt pour eux. Et on arrive aux beaux jours, il y a encore beaucoup de gens dehors, à pied, en voiture, ils sortiront plus tard. »
Passé 23 heures, la prédiction s’accomplit. De premiers groins sont repérés dans le parc de la Garonette, une bonne dizaine au moins. Jean-Michel, torche en main, et Alain s’avancent dans le parc, et font leur office. Les chasseurs chevronnés démontrent leur habileté, malgré l’utilisation de petit calibre. Désormais, l’animal est visible un peu partout : il fouille des poubelles renversées, rôde près d’une route, poussant les automobilistes à de dangereux coups de volant. Vers 1 heure du matin, l’opération s’achève. Au final, cinq bêtes auront été prélevées, direction l’équarrissage, « et de nombreux autres se seront éloignés, comprenant que ces sites leur sont inhospitaliers ».
Tensions croissantes
La mission des louvetiers est « de plus en plus ingrate, et tendue sur le terrain, car de moins en moins bien comprise par certains habitants », précise leur président varois. Ce soir-là, même si la carabine est équipée d’un silencieux, la mission provoque un petit attroupement en bas de l’avenue du Mont Cabasse. Plusieurs personnes viennent s’enquérir de la situation, et le gyrophare bleu ne suffit pas à apaiser l’incompréhension. « Ces animaux ne font de mal à personne, pourquoi les tuer ? »
Avec certains interlocuteurs, le dialogue et la pédagogie suffisent, avec d’autres, pas du tout. « C’est malheureusement l’état actuel du débat, tout s’envenime très vite, et nous sommes parfois pris à partie », regrette Jean-Michel Moutoufis. « Parfois, des municipalités même refusent l’intervention des lieutenants », observe Alison Pesson. « Mais on a eu un exemple récent sur le littoral où, après plusieurs années de refus, la situation avait tellement dégénéré que les plaintes des habitants ont pris des proportions considérables. On a pris le temps de bien faire les choses, de faire œuvre de pédagogie, tenu des réunions publiques… Et on a de nouveau pu intervenir. »
Alain poursuit : « On surprend encore régulièrement des personnes en train de nourrir les sangliers, comme s’ils étaient des animaux de compagnie. Mais c’est interdit, et au final, cela leur cause du tort. Il faut les éloigner des villes, pas les y attirer, ces animaux sauvages n’y sont pas à leur place, et peuvent être dangereux. »
Du loup aux pigeons, des missions variées
Assermentés, les lieutenants de louveterie sont nommés par le préfet. « Pour la période actuelle, jusqu’à fin 2029, ils sont 31 dans le Var, sur 27 circonscriptions, indique Alison Pesson. Ils sont bénévoles, et leur engagement pour leurs missions de service public est d’autant plus à souligner car il se fait à leurs frais ! » En 2025, ils ont réalisé 1 018 missions dans le Var, principalement pour réguler les sangliers, mais aussi les renards, pigeons, blaireaux, ragondins, corbeaux, ou les chevreuils qui causent des dégâts sur les vignes.
Depuis le retour du loup, les louvetiers ont retrouvé une vocation historique : la protection des troupeaux. Différents niveaux de tirs (effarouchement, défense, prélèvement) peuvent être mis en place. « Le Var a comptabilisé 317 attaques pour 1 146 victimes indemnisées en 2025, les louvetiers sont fortement mobilisés sur ce sujet », notent les services préfectoraux.
Une reconnaissance du milieu
Pour devenir lieutenant de louveterie, ces passionnés de chasse répondent à un appel à candidature. « Ils passent par une commission où siègent l’Office national des forêts, le monde agricole, les sociétés de chasse, l’Office français de la biodiversité, la DDTM et le président des lieutenants de louveterie. Outre les connaissances de la faune sauvage locale, on retient les profils les plus calmes et diplomates. » Jean-Michel Moutoufis y voit « une fierté, une réelle reconnaissance du milieu ». Ces « super-chasseurs » assermentés peuvent intervenir en toute saison, de jour comme de nuit, hors ouverture de la chasse, et jusqu’en milieu urbain, pour réguler la faune sauvage problématique.



