Crise d'Ormuz : comment la guerre en Iran menace la sécurité alimentaire mondiale
Crise d'Ormuz : la guerre en Iran menace la sécurité alimentaire

Guerre en Iran : la crise d'Ormuz, une menace directe pour nos assiettes

Depuis le début du conflit en Iran, le 28 février 2026, le détroit d'Ormuz ne constitue pas seulement un verrou pour le pétrole : il étrangle également le commerce des engrais, dont dépend une part significative de l'agriculture mondiale. Si cette situation devait persister, jusqu'à 45 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer dans l'insécurité alimentaire, s'ajoutant aux 2,3 milliards déjà touchés. Pourtant, des solutions existent, notamment à travers les cultures oubliées cultivées par des millions de petits agriculteurs en Afrique et en Asie.

Un détroit stratégique aux conséquences alimentaires

Chaque repas que nous consommons repose sur des infrastructures et des flux mondiaux souvent invisibles. Parmi eux, le détroit d'Ormuz, un corridor maritime distant, joue un rôle disproportionné. Sa fragilisation ne menace pas uniquement l'approvisionnement énergétique global ; elle met aussi en péril un maillon crucial mais moins médiatisé : les engrais azotés, essentiels à l'agriculture contemporaine. Sans azote, les plantes ne se développent pas normalement, et sans engrais azotés, les rendements de cultures comme le blé, le riz ou le maïs chutent drastiquement dans les systèmes agricoles intensifs.

L'urée, un engrais azoté majeur, est devenue un intrant central de la production alimentaire mondiale. Fabriquée à partir d'ammoniac, lui-même produit principalement à partir de gaz naturel, la géographie des engrais azotés de synthèse reste étroitement liée à celle des grands producteurs de gaz, expliquant l'importance stratégique du Golfe dans cet équilibre.

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L'impact immédiat et différé de la crise

Le détroit d'Ormuz, large d'à peine 55 km à son point le plus étroit, concentre une vulnérabilité considérable. Ce passage est stratégique non seulement pour le pétrole, avec 20% du trafic mondial quotidien, mais aussi pour les intrants agricoles, représentant environ un tiers du commerce mondial d'engrais, incluant l'urée, l'ammoniac et les phosphates. Depuis le début du conflit, le trafic maritime a chuté de près de 97%, plaçant les pays du Golfe, qui concentrent 43% des exportations mondiales d'urée, au cœur d'un verrou stratégique.

Contrairement au pétrole, il n'existe aucune réserve mondiale d'engrais azotés capable d'amortir durablement le choc. Les prix des engrais ont déjà bondi de 30%. Comme l'a souligné Máximo Torero, économiste en chef de la FAO, il s'agit d'un choc systémique affectant les systèmes agroalimentaires mondiaux. Les conséquences sont différées : un choc sur les engrais n'apparaît pas immédiatement dans les rayons, mais une ou deux saisons plus tard, lorsque les récoltes diminuent et que les prix alimentaires augmentent à leur tour.

Une dépendance centenaire et ses risques

Cette dépendance n'est pas accidentelle ; elle résulte d'un siècle de construction industrielle. Aujourd'hui, virtuellement 99% de l'azote synthétique mondial est produit grâce au procédé Haber-Bosch, transformant le gaz naturel en ammoniac. Ce modèle a permis d'accroître massivement les rendements, mais il a aussi lié notre sécurité alimentaire à des ressources fossiles, à quelques grands producteurs, à des routes maritimes spécifiques et à un petit nombre d'entreprises fournissant des intrants à grande échelle.

La guerre en Ukraine avait déjà servi d'avertissement en 2022, avec des prix d'engrais triplés en quelques mois et les profits des neuf plus grandes entreprises mondiales d'engrais presque doublés. Aujourd'hui, le risque réapparaît. Le Programme alimentaire mondial estime que 45 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer dans l'insécurité alimentaire si la crise se prolonge. La Chine a suspendu ses exportations de phosphate jusqu'en août, et la FAO ne donne pas plus de trois mois avant que les effets sur les semis ne deviennent irréversibles.

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Les limites des solutions technologiques

Face à ce constat, la tentation est de chercher une réponse uniquement technologique, comme l'ammoniac vert ou l'agriculture de précision. Cependant, ces pistes ne répondent ni à l'urgence du moment ni à la racine du problème : la dépendance structurelle d'une grande partie de l'agriculture mondiale aux engrais azotés de synthèse. Moins de 1% de l'ammoniac mondial est produit par des voies décarbonées, et l'agriculture de précision, bien qu'améliorant l'efficience, ne supprime pas la dépendance aux engrais de synthèse ni la vulnérabilité des systèmes agricoles face à la rareté ou aux prix élevés.

Les cultures oubliées : une réponse sous-estimée

Des plantes largement absentes des grands débats agricoles, comme le fonio, le niébé, le teff, l'amarante ou le moringa, offrent des solutions prometteuses. Nombre d'entre elles sont des légumineuses capables de fixer l'azote atmosphérique grâce à une symbiose avec des bactéries du sol, réduisant ainsi substantiellement le besoin en urée de synthèse. Intégrées dans des rotations avec des céréales, elles laissent au sol de l'azote bénéfique aux cultures suivantes.

De plus, ces cultures sont souvent plus résilientes face à la sécheresse, aux températures élevées et aux sols pauvres. Des études économiques montrent que les exploitations les cultivant affichent des coûts d'intrants plus faibles et une plus grande stabilité face aux chocs extérieurs. En Afrique subsaharienne, où la dépendance aux intrants importés reste forte, cette diversification relève d'une sécurité agronomique cruciale.

Un changement d'échelle nécessaire

La crise actuelle devrait agir comme un révélateur. Une réouverture d'Ormuz ne résoudrait pas le problème de fond, car des travaux montrent qu'une fermeture même brève peut perturber durablement une saison agricole. Il est temps de changer d'échelle et de logique, en réorientant les soutiens publics, aujourd'hui concentrés à 90% sur des modèles agricoles dépendants des intrants chimiques, vers des systèmes plus diversifiés.

Investir dans la recherche sur les cultures négligées, reconstruire des systèmes alimentaires plus territorialisés et moins dépendants de chaînes d'approvisionnement mondialisées sont des étapes essentielles. Les cultures oubliées ne régleront pas seules la crise d'Ormuz, mais elles s'attaquent à sa cause profonde : notre dépendance excessive à un modèle agricole intensif, fossile et vulnérable.