Cancer instrumentalisé : comment la peur remplace la science dans le débat public
« Tsunami de cancers chez les jeunes », « explosion des cancers précoces liés aux pesticides », « hausse alarmante des cas chez nos enfants » : ces formules choc, régulièrement employées par certains médias, frappent les esprits et génèrent une anxiété collective. Elles s’appuient sur un mécanisme bien rodé : associer une menace grave, le cancer, à des éléments du quotidien soigneusement choisis pour leur charge émotionnelle, comme les pesticides, la pollution ou l’alimentation. Cette juxtaposition insinue une causalité sans jamais la démontrer, transformant le principe de précaution en un principe de peur qui paralyse plutôt qu’il n’éclaire.
Le cancer, nouveau totem politique
Au-delà des dérives médiatiques, une stratégie politique et militante assumée se dessine. Face à la difficulté de convaincre sur des arguments écologiques parfois simplistes, certains acteurs déplacent le combat sur le terrain hautement émotionnel de la santé, particulièrement celle des enfants. Le cancer devient alors un symbole politique, censé prouver à lui seul l’échec d’un système économique et agricole. L’idée sous-jacente suggère que l’augmentation des cas serait la conséquence directe de choix politiques des dernières décennies, rendant les citoyens responsables de leur propre maladie.
Cette narration ignore volontairement les causes principales et documentées de la hausse des diagnostics. Entre 1990 et 2023, le nombre de nouveaux cas annuels de cancer en France est passé d’environ 216 000 à 430 000. Cette évolution s’explique d’abord par des facteurs démographiques incontournables : le vieillissement significatif de la population, le cancer étant avant tout une maladie liée à l’âge, et l’augmentation du nombre d’habitants. L’amélioration constante des techniques de dépistage et de diagnostic permet également de détecter davantage de cas, plus tôt.
Contrairement aux affirmations alarmistes, l’incidence des cancers pédiatriques reste globalement stable en France depuis plus de vingt-cinq ans. Les leviers les plus efficaces pour prévenir les 40% de cancers dits « évitables » sont bien identifiés et connus : la lutte contre le tabagisme, responsable d’environ 50 000 décès par cancer prématurés chaque année, la réduction de la consommation d’alcool (16 000 morts), la prévention du surpoids et de l’obésité, la modération de la consommation d’aliments ultra-transformés, et la prévention des cancers liés aux infections via la vaccination et le dépistage.
Quand la méthode scientifique est attaquée
Dans ce climat, une inversion accusatoire inquiétante s’opère. Les scientifiques et experts qui apportent des données, des ordres de grandeur et des études robustes sont désormais qualifiés de « fabricants de doute », un amalgame honteux avec les méthodes passées de l’industrie du tabac. Certains chercheurs, engagés dans une démarche militante, popularisent même le concept de « cancer backlash ». Selon cette idée, toute mise en perspective des facteurs de risque classiques (tabac, alcool, âge) ou toute demande de preuves solides avant d’incriminer l’environnement serait une manipulation visant à minimiser son rôle et à protéger des intérêts économiques.
La science se trouve ainsi instrumentalisée. Elle n’est plus une méthode fondée sur le doute, le contrôle des biais et la hiérarchie des preuves, mais devient une croyance, un slogan, voire une arme politique. Lorsque des scientifiques eux-mêmes cèdent à la logique de l’insinuation et de la déformation des conclusions, l’erreur n’est pas seulement scientifique ; elle est éthique. Elle fabrique des peurs qui se traduisent ensuite en lois, avec des conséquences directes et souvent lourdes pour des secteurs entiers comme l’agriculture.
Le cadmium : de la mesure d’exposition à la « bombe sanitaire »
L’exemple du cadmium, un métal lourd naturellement présent dans les engrais phosphatés, illustre parfaitement ce glissement. Une proposition de loi récente évoque une « bombe sanitaire » et une « contamination massive », la reliant à une « explosion des cancers ». Pourtant, les données disponibles racontent une autre histoire.
L’étude Esteban de Santé publique France (2014-2016) mesure une imprégnation biologique, c’est-à-dire la présence du métal dans l’organisme, et non une maladie. Le sabotage intellectuel réside dans cette confusion volontaire : on fait passer une mesure d’exposition pour une preuve de dommage, puis une preuve de dommage pour une causalité établie. Santé publique France le rappelle : détecter du cadmium dans les urines atteste une exposition, pas une pathologie comme le cancer.
Le principal déterminant individuel d’imprégnation au cadmium est le tabagisme, une cigarette contenant entre 1 et 2 µg de ce métal. Par ailleurs, l’agriculture française a considérablement réduit son usage d’engrais phosphatés depuis les années 1970, avec une baisse des apports d’environ 80%. Derrière la rhétorique sanitaire se cachent aussi des enjeux géopolitiques et industriels complexes, liés à l’origine des phosphates et aux normes européennes.
L’acétamipride : entre réalité réglementaire et fantasme collectif
L’acétamipride, un insecticide, est un autre exemple de molécule devenue un totem à abattre dans l’espace public. Une proposition de loi visant à encadrer strictement son usage a relancé les polémiques. Il est essentiel de clarifier un point : il n’est pas exact d’affirmer que l’acétamipride est « un pesticide cancérigène » au sens commun du terme.
L’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) le classe comme « peu susceptible d’être cancérogène pour l’humain ». L’Agence internationale pour la recherche sur le cancer (CIRC) ne l’a pas classé dans ses groupes de cancérogénicité. En Europe, il s’agit d’une substance approuvée jusqu’en 2033. Une classification réglementaire de danger existe (cancérogène suspecté), mais elle ne constitue pas une preuve de cancérogénicité chez l’humain aux niveaux d’exposition de la population générale. Le risque se raisonne en doses et en expositions réelles, pas en slogans.
Des affirmations non étayées, comme une prétendue « baisse du quotient intellectuel » chez les enfants exposés in utero, ont été propagées sans fondement scientifique solide. Pendant ce temps, interdire en France, sans alternative opérationnelle, un produit autorisé au niveau européen revient souvent à importer les denrées produites avec ce même produit ailleurs, affaiblissant nos filières agricoles sans gain sanitaire démontré.
Les conséquences réelles : une agriculture fragilisée
Ce débat, dominé par la peur plus que par les faits, a une conséquence très concrète : l’affaiblissement continu de l’agriculture française. À chaque polémique, s’ajoutent des couches de soupçons, d’interdictions et de contraintes, parfois sans solutions de remplacement viables à l’échelle des exploitations.
Le principe de précaution, conçu pour guider l’action face à une incertitude grave, se transforme en principe de peur et d’inaction. On s’interdit localement ce que l’on importe ensuite, on fragilise des filières entières, on décourage l’innovation agronomique, et l’on s’étonne de l’érosion de notre souveraineté alimentaire. Le résultat est paradoxal : au nom d’une protection supposée, on délègue la production à d’autres pays aux standards parfois différents, déplaçant le problème sans le résoudre et ajoutant une crise économique au monde paysan.
La politisation du cancer est une pente dangereuse. Elle dégrade le débat démocratique en substituant l’indignation à la preuve et le soupçon à la méthode. Elle nuit à la santé publique en détournant l’attention des leviers de prévention majeurs et documentés. Enfin, elle fragilise notre agriculture, car la peur, une fois transformée en loi, peut conduire à l’effondrement de secteurs entiers. L’enjeu n’est pas de nier les risques potentiels, mais de ramener le débat sur le terrain des faits, des ordres de grandeur et des preuves scientifiques, seuls garants de décisions éclairées.
Signataires : Jérôme Barrière, Oncologue médical ; Christophe Boizard, Ingénieur agronome ; François-Marie Bréon, Physicien-climatologue ; Alexandre Carré, Ingénieur agronome ; Frédéric Delom, Enseignant-chercheur ; François De Rugy, ancien Ministre ; Serge Evrard, Professeur de Chirurgie Oncologique ; Patrick Hautefeuille, Ingénieur agronome ; Jean-Emmanuel Kurtz, Professeur d’oncologie ; Mac Lesggy, Ingénieur agronome ; Guillaume Limousin, Ingénieur agronome ; Gil Rivière-Wakstein, Fondateur de la revue Agriculture & Environnement ; Pr Jacques Robert, Professeur émérite de cancérologie ; Stéphane Varaire, Professeur agrégé de SVT.