Grèce : le redressement économique illustré par un campus de data centers à 500 millions
Grèce : le redressement économique illustré par un campus de data centers

Grèce : le redressement économique illustré par un campus de data centers à 500 millions

Le sol est encore détrempé après une nuit de pluie hivernale. Au-dessus des oliviers, des nuages sombres annoncent une nouvelle averse à Paiania, cette bourgade rurale de la périphérie athénienne. Vêtu d'une veste orange fluorescente et coiffé d'un casque, Nikos Konstantinidis, le directeur du chantier, progresse d'un pas résolu malgré la boue vers le bâtiment en construction. Juste à côté d'une église orthodoxe isolée au milieu de ce terrain vague, un bloc de brique et de béton prend forme. Les ouvriers s'affairent, soulevant des nuages de poussière.

« Le premier bâtiment devrait être livré en juin, et deux autres suivront », explique Nikos Konstantinidis en écrasant une cigarette. Il tente de réduire sa consommation de tabac, confie-t-il, mais le stress est palpable. Ce chantier n'est en effet pas anodin : il s'agit de la création d'un campus de data centers par le groupe Data4, champion européen du secteur, né en France il y a vingt ans. L'investissement total atteint 500 millions d'euros et devrait générer environ 500 emplois sur ce terrain de 7,5 hectares.

Un choix stratégique pour Data4

« Nous avons choisi la Grèce pour plusieurs raisons : la position stratégique du pays en Méditerranée, une économie très dynamique et une administration en pleine numérisation », détaille Olivier Micheli, PDG de Data4. En novembre 2024, le lancement du projet avait fait grand bruit. Outre la présence d'un membre du clergé orthodoxe venu bénir le chantier, le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis en personne s'était déplacé.

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« La Grèce est désormais une destination prisée pour les investisseurs étrangers, comme en témoigne ce partenariat avec Data4 », s'était félicité le chef du gouvernement. Ce futur campus prouve que le pays n'est plus le « paria » de la zone euro, mais une terre d'accueil pour les infrastructures critiques européennes. « La Grèce a incroyablement changé en quelques années », constate Olivier Micheli.

Le phénix renaît de ses cendres

Plus de quinze ans après la crise de la dette qui avait fait s'évaporer un quart du produit intérieur brut grec, le phénix renaît effectivement de ses cendres. Au printemps 2010, Athènes, au bord de la cessation de paiements, appelait à l'aide la Troïka. Le pays s'était même retrouvé à deux doigts de quitter la zone euro avec l'arrivée au pouvoir d'Alexis Tsipras, avant que son gouvernement ne capitule face aux exigences des créanciers.

Aujourd'hui, le tableau a radicalement changé. Depuis une décennie, la Grèce dégage un solde primaire excédentaire : 4,7 % du PIB en 2024, avec des prévisions de 3,7 % pour 2025 et 2,8 % pour 2026. Le déficit total s'est également résorbé, avec un excédent de 1,3 % en 2024. La dette publique est passée de 210 % du PIB en 2020 à 146 %, avec l'objectif de descendre sous les 120 % d'ici la fin de la décennie.

Les agences de notation ont salué cette remontada en redonnant à la dette grecque le statut « investment grade ». Le chômage a drastiquement baissé et la croissance économique dépasse celle de nombreux pays européens. « Je n'utiliserai pas le mot revanche, je ne veux pas faire preuve d'hubris, mais c'est une reconnaissance », commente prudemment Dimitris Tsakonas, directeur de l'Agence de gestion de la dette publique.

Le miroir inversé de la France

Le redressement grec apparaît comme un miroir inversé de la situation française. Depuis la crise de la zone euro, la France n'a pas redressé sa trajectoire des finances publiques. L'Hexagone peine à réduire son déficit et à contrer l'envolée de sa dette, qui dépasse 115 % du PIB. Pendant ce temps, Athènes a remboursé à la France 1,7 milliard d'euros en 2024 et 1,1 milliard en 2025.

« À l'horizon de la fin de la décennie, il existe des scénarios où on peut imaginer que la France ait une dette supérieure en termes de pourcentage de PIB à celle de la Grèce. Ce n'est absolument pas de la science-fiction », note Jesus Castillo, économiste chez Natixis.

Les facteurs du redressement

Plusieurs éléments expliquent ce renouveau grec :

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  • Une cure d'austérité drastique : réduction du déficit de 30 milliards d'euros par an, baisse des salaires des fonctionnaires de 30 % en moyenne, augmentation des impôts.
  • Des réformes structurelles : assainissement du secteur bancaire, lutte contre la fraude fiscale, digitalisation, réforme du marché du travail.
  • Des aides européennes : plus de 35 milliards d'euros du plan NextGeneration UE.
  • Un boom touristique post-pandémie et une inflation qui a réduit mécaniquement le ratio dette/PIB.

« Un programme de réformes structurelles n'est pas un médicament que l'on prend et que l'on arrête quand on se sent mieux, c'est un processus continu », souligne Panos Tsakloglou, professeur d'économie à l'Université d'Athènes.

Les ombres au tableau

Malgré ces progrès, des défis persistent :

  1. Le niveau du PIB grec reste inférieur de 16 % à celui d'avant la crise et la perte de richesse n'a pas été rattrapée.
  2. Plus d'un quart des Grecs est menacé de pauvreté ou d'exclusion sociale.
  3. Les salaires demeurent parmi les plus bas d'Europe, juste devant la Bulgarie.
  4. Le temps de travail est l'un des plus élevés de la zone euro, dépassant 40 heures par semaine.
  5. Les prix ont flambé, notamment dans l'immobilier tiré par les locations touristiques.

« La reprise économique est indéniable, mais je ne pense pas qu'elle soit soutenable : la compétitivité est toujours faible et la productivité basse », analyse Nasos Koratzanis, économiste à l'Institut du Travail. « Nous n'avons pas changé de modèle productif : la Grèce reste une économie de services low cost ».

Une leçon pour l'Europe

La France pourrait-elle connaître une crise à la grecque ? À Paris, certains le pensent. À Athènes, cela semble inimaginable, tant l'Hexagone est systémique pour la zone euro. Une certitude est partagée : l'Europe actuelle est mieux équipée pour affronter une telle crise grâce au Mécanisme européen de stabilité et à la BCE.

La leçon grecque dispensée au reste de l'Europe est claire : on peut sortir la tête de l'eau, mais les cicatrices d'une telle déflagration sont très longues à effacer. Le campus de data centers de Paiania symbolise cette renaissance, mais aussi les défis qui persistent pour consolider une reprise encore fragile.