Le monde brutal des entreprises européennes : la fin des certitudes
En l'espace de quelques années seulement, les fondements sur lesquels reposaient les stratégies des dirigeants d'entreprises européennes se sont effondrés. La pandémie mondiale, suivie des guerres en Ukraine et au Moyen-Orient, a pulvérisé les anciennes certitudes. L'hégémonie du libre-échange, pilier de l'économie mondiale depuis des décennies, vacille désormais face à l'émergence des thématiques de souveraineté nationale et économique.
Un changement de paradigme historique
Laurent Benarousse, le patron France du prestigieux cabinet de conseil en stratégie Roland Berger, analyse pour nous cette transformation profonde. Des frictions commerciales persistantes avec les États-Unis aux défis révolutionnaires posés par l'intelligence artificielle, il décrypte minutieusement comment les grands groupes européens tentent désespérément de reprendre le contrôle de leur destin face à un environnement mondial devenu particulièrement « brutal » et imprévisible.
L'impact des conflits géopolitiques sur l'économie européenne
Le Point : Quel est l'impact réel du conflit actuel au Moyen-Orient sur les entreprises européennes ?
Laurent Benarousse : À ce stade précis, l'impact direct de la hausse spectaculaire des prix du pétrole reste relativement contenu pour les grandes entreprises européennes. Beaucoup d'entre elles ont déjà engagé une trajectoire ambitieuse de décarbonation de leurs activités. Certains secteurs sensibles se retrouvent néanmoins exposés en première ligne :
- Le secteur aérien, confronté à l'augmentation vertigineuse du coût du kérosène, voire à des pénuries potentielles, et à la fermeture soudaine de certaines destinations touristiques.
- L'industrie du tourisme, qui pourrait subir indirectement un ralentissement significatif des flux internationaux de voyageurs.
En réalité, la crise la plus immédiate et la plus douloureuse touche surtout les ménages modestes et le secteur du transport routier. Pour les entreprises, le risque principal n'est pas tant un choc brutal et soudain qu'une dégradation progressive et insidieuse de l'environnement économique global.
L'accumulation des tensions commerciales et géopolitiques
Le Point : Avant la véritable guerre, il existait déjà des conflits commerciaux majeurs...
Laurent Benarousse : Absolument, et c'est précisément ce qui rend la situation actuelle encore plus préoccupante et complexe. Les entreprises avaient déjà commencé à intégrer progressivement ces tensions dans leurs stratégies, mais le cumul dangereux des frictions commerciales et des tensions géopolitiques pèse désormais plus lourdement que jamais sur leurs perspectives de croissance. Même lorsqu'il est partiellement absorbé par des mécanismes d'adaptation, ce contexte conflictuel finit inévitablement par freiner les échanges internationaux et donc par ralentir la croissance économique.
Nous sommes entrés de plain-pied dans un monde durablement marqué par les rapports de force permanents et les rétorsions économiques systématiques. Cette logique implacable ne disparaîtra pas magiquement avec une simple alternance politique : qu'une administration américaine soit démocrate ou républicaine, elle renoncera difficilement à un avantage économique une fois solidement acquis.
Pour l'Union européenne, la situation est particulièrement complexe et délicate, car le libre-échange constitue le cœur même de son identité économique historique. Cela explique en grande partie la lenteur parfois frustrante de ses réactions, à laquelle s'ajoutent les divergences d'intérêts parfois profondes entre les différents États membres.
La « boussole de la souveraineté » : un outil stratégique essentiel
Le Point : Vous avez lancé une « boussole de la souveraineté » pour les entreprises. Pourquoi ce concept, autrefois réservé exclusivement aux États, s'impose-t-il désormais aux acteurs privés ?
Laurent Benarousse : Le monde économique s'est considérablement durci et complexifié. La pandémie de Covid-19 a constitué un premier électrochoc majeur : elle a brutalement révélé les limites dangereuses du modèle économique d'après-guerre fondé sur la fluidité totale et ininterrompue des échanges internationaux. Lorsqu'une chaîne d'approvisionnement critique se rompt soudainement, comme ce fut le cas tragique pour les semi-conducteurs en 2021, c'est toute l'activité industrielle qui se grippe immédiatement, jusqu'à empêcher complètement la production de millions de véhicules.
Puis la guerre en Ukraine a démontré de manière spectaculaire qu'un événement géopolitique majeur pouvait effacer en quelques jours seulement une part significative du chiffre d'affaires d'un grand groupe international, comme on l'a observé avec Renault en Russie. Pour une entreprise moderne, la souveraineté représente désormais la capacité cruciale à garder la maîtrise réelle de son destin économique. Cela recouvre plusieurs dimensions essentielles :
- L'accès garanti aux intrants stratégiques et aux matières premières critiques
- La diversification intelligente des marchés et des fournisseurs
- La protection rigoureuse des savoir-faire historiques, des technologies propriétaires et des données sensibles
L'enjeu fondamental n'est absolument pas de viser l'autarcie complète, mais bien de rechercher un point d'équilibre optimal entre réduction des dépendances dangereuses et développement pérenne de l'activité économique.
La dépendance technologique : un défi majeur pour l'Europe
Le Point : Sur la question cruciale de la data et de l'intelligence artificielle, le risque de dépendance vis-à-vis des acteurs américains dominants est-il réellement réversible ?
Laurent Benarousse : Les solutions proposées par les grands acteurs anglo-saxons sont indéniablement puissantes, remarquablement simples d'accès et économiquement attractives grâce à leurs effets d'échelle impressionnants. Mais cette efficacité apparente possède un revers caché et dangereux : elle peut créer une dépendance technologique profonde qui pose un véritable enjeu de souveraineté stratégique.
Aujourd'hui, beaucoup de dirigeants européens hésitent légitimement entre ces solutions dominantes, immédiatement opérationnelles, et des offres locales parfois plus coûteuses ou moins matures technologiquement. Notre rôle consiste justement à introduire cette réflexion stratégique essentielle dans leurs décisions critiques : ne rien faire n'est plus une option viable. Il serait totalement illusoire de vouloir supprimer complètement tout risque de dépendance.
Nous ne fonctionnerons certainement pas demain dans un entre-soi national ou européen fermé et protectionniste, au risque évident d'y perdre en compétitivité internationale. En revanche, il est absolument indispensable de construire un équilibre lucide et réfléchi entre performance économique, sécurité stratégique et maîtrise raisonnée des dépendances critiques.
L'adoption progressive de l'intelligence artificielle dans les entreprises
Le Point : Où en est-on précisément de l'adoption réelle de l'intelligence artificielle dans les entreprises européennes ?
Laurent Benarousse : L'idée fantasmée d'un remplacement massif et généralisé de l'humain par la machine ne correspond absolument pas à la réalité actuelle des entreprises européennes. Nous sommes plutôt dans une phase passionnante d'« humain augmenté », avec une diffusion progressive mais constante des outils d'intelligence artificielle. À l'échelle individuelle des collaborateurs, ces usages innovants se banalisent rapidement.
Le véritable enjeu stratégique se situe désormais à un autre niveau : celui de l'intégration profonde de l'intelligence artificielle dans les collectifs de travail et dans les grands processus métier de l'entreprise, qu'il s'agisse des ressources humaines, de la relation client, de la recherche et développement ou encore de l'industrie manufacturière.
Mais il faut aussi se méfier raisonnablement des emballements médiatiques excessifs. Les effets de mode, souvent habilement entretenus par les fournisseurs de solutions, créent une pression artificielle autour de l'idée d'un supposé « retard européen » catastrophique. Aujourd'hui, beaucoup de directions générales nous demandent surtout de faire le tri rigoureux dans la multitude d'initiatives lancées ces dernières années, afin de ne conserver précieusement que celles qui produisent une valeur tangible et mesurable pour l'entreprise.
Une prise de conscience encore insuffisante chez les dirigeants
Le Point : Après les chocs successifs récents, sentez-vous une prise de conscience durable chez les dirigeants européens de la nécessité absolue de se préoccuper sérieusement de leur souveraineté économique ?
Laurent Benarousse : Pas encore à la hauteur réelle des enjeux stratégiques colossaux. Beaucoup d'entreprises européennes restent malheureusement dominées par une logique d'optimisation financière à court terme. Or, la souveraineté économique suppose exactement l'inverse : de la projection visionnaire, de l'anticipation stratégique, une capacité à raisonner à deux ou trois ans, voire davantage, et à accepter courageusement des transformations parfois lourdes, longues et coûteuses.
C'est un changement de culture d'entreprise profond autant qu'un changement de stratégie opérationnelle. Les dirigeants doivent apprendre à jongler avec des temporalités différentes, à investir dans la résilience à long terme tout en maintenant la performance immédiate. Le chemin vers une souveraineté européenne réelle sera long et semé d'embûches, mais il est devenu une nécessité vitale dans un monde où les certitudes d'hier ont définitivement volé en éclats.



