La France dévoile sa feuille de route énergétique, entre nucléaire et renouvelables
PPE3 : la stratégie énergétique française enfin dévoilée

Une feuille de route énergétique longtemps attendue

On ne l'attendait plus. En souffrance depuis presque trois ans, la troisième programmation pluriannuelle de l'énergie, communément appelée PPE3, devrait être présentée ce jeudi 12 février par le Premier ministre Sébastien Lecornu. Cette feuille de route stratégique doit, noir sur blanc, remettre au goût du jour le nucléaire français - la précédente prévoyait la fermeture de 14 réacteurs - et fixer la trajectoire des énergies renouvelables pour la prochaine décennie.

Un soulagement palpable pour les filières industrielles, qui souffraient de ce long retard administratif et législatif. Le texte n'éteindra pas tous les débats, tant s'en faut. Mais il pourrait avoir une autre vertu, au-delà de nos frontières nationales : rendre enfin un peu plus compréhensible la stratégie énergétique française par ses voisins européens.

La position singulière de la France en Europe

Au sein de l'Europe de l'énergie, la France occupe une position véritablement singulière, comme le rappelait l'Institut Avant-Garde dans une note publiée en novembre dernier. Elle la doit surtout au choix historique du nucléaire civil. Son électricité est déjà décarbonée à près de 95%, ce qui lui donne une longueur d'avance considérable sur les autres membres de l'Union européenne.

Plus fort encore : elle dispose même, en ce moment, d'un surplus d'électricité bas-carbone. L'abondance de l'offre française rend le mégawattheure moitié moins cher qu'en Italie, et la différence est encore plus marquée avec l'Allemagne, deux grands pays industriels européens. Quand je rencontre des acteurs européens, récemment des députés britanniques, tous me disent qu'ils aimeraient avoir nos prix, raconte Jules Nyssen, le président du Syndicat des énergies renouvelables.

Un problème de riche vu de l'étranger

Vu de l'étranger, la France a un problème de riche. Ce qui, dans la situation actuelle de crise énergétique, renvoie un sentiment de gâchis, juge le physicien Greg de Temmerman, directeur deeptech chez Techleap, un incubateur hollandais. Elle a un surplus de production bas-carbone qui n'est pas pleinement exploité. L'électricité bon marché est pourtant une denrée assez rare de nos jours.

Or, pendant que la France peine à exploiter pleinement son potentiel énergétique, la transition progresse aussi ailleurs : le mix électrique de l'Europe est aujourd'hui décarboné à 75%. La situation de l'Espagne, du Portugal, des Pays-Bas ou du Danemark commence à être comparable à la nôtre. On est en train de complètement griller notre avance. L'excuse de l'électricité déjà décarbonée est de moins en moins entendable, prévient Nicolas Goldberg, partner chez Colombus Consulting.

L'exception française et ses conséquences

Selon cet expert, également responsable du pôle énergie du think tank Terra Nova, la source de cette incompréhension européenne est la même que celle qui a placé la France dans une position aussi avantageuse : le nucléaire. La longue bataille portée par Paris pour intégrer l'atome à la taxonomie verte européenne a laissé des traces diplomatiques.

Quand l'Europe affiche des objectifs ambitieux d'énergies renouvelables, la France insiste systématiquement sur l'énergie décarbonée dans son ensemble. Un parti pris qui peut gripper les partenaires européens. Entre ses positions diplomatiques et, parfois, un soupçon de mauvaise foi, elle peine à se rendre lisible, observe Nicolas Goldberg.

Le contexte politique national complique la situation

Le contexte politique national n'aide pas à clarifier la situation énergétique française. Encore moins la tenace et souvent inutile opposition entre nucléaire et renouvelables. La France étant plus l'exception que la règle en Europe, elle demeure très regardée par ses voisins. Et pour eux, rien n'est clair, constate Greg de Temmerman.

Ils s'interrogent : si la France ne construit pas de nouveaux réacteurs nucléaires, pourquoi d'autres pays s'y mettraient ? Si elle ralentit le rythme sur les énergies renouvelables, ce mouvement peut-il se propager ailleurs en Europe ? Ces doutes, notamment sur l'avenir des mécanismes de soutien aux énergies renouvelables, troublent les groupes étrangers.

Les conséquences sur les investissements étrangers

Au point d'en pousser quelques-uns à appuyer sur la pédale de frein. Par exemple, l'espagnol Iberdrola qui cherche aujourd'hui à vendre une partie de ses actifs dans l'Hexagone. Ou l'allemand RWE qui abandonne l'éolien en mer en France. La même incertitude gagne d'autres secteurs stratégiques.

Pour les véhicules électriques, un jour on me dit que c'est l'avenir, puis le lendemain le gouvernement supprime certains dispositifs de soutien. Il y a des coups de braquets difficiles à comprendre pour les investisseurs, déplore Patrick Kic, président de WAAT et de l'Association française des opérateurs de recharge.

Le défi de la décarbonation complète

Avec son électricité déjà largement décarbonée, la France n'a franchi qu'une première étape. Elle doit désormais se sevrer des combustibles fossiles - encore majoritaires dans la consommation totale d'énergie - dans bien d'autres domaines : chauffage, transports, industrie lourde...

Il y a besoin d'un vrai signal du côté de la demande énergétique, presse Greg de Temmerman. Le gouvernement en a conscience, puisqu'il envisage d'accompagner la publication de la PPE d'un grand plan autour de l'électrification des usages. Reste à espérer que cette feuille de route éclaircisse aussi la position du pays pour toute l'Union de l'énergie européenne.