France Travail : quand l'algorithme propose des offres d'emploi absurdes et inadaptées
France Travail : des offres d'emploi absurdes par l'algorithme

France Travail : l'algorithme qui « matche » avec l'absurde

À l'image des applications de rencontre les plus décevantes, France Travail semble avoir développé un talent particulier pour proposer des « matchs » professionnels totalement inadaptés. Les témoignages de demandeurs d'emploi confrontés à des offres absurdes, déconnectées de leur réalité professionnelle, s'accumulent et peignent le portrait d'un système algorithmique en panne.

Des propositions qui défient la logique

Félix, développeur Python de 34 ans au chômage depuis octobre, a reçu en février une proposition pour travailler dans une animalerie. « J'ai relu l'offre deux fois, éclaté de rire, puis je me suis demandé si mon métier ne faisait pas bugger l'algorithme », confie-t-il avec humour teinté d'amertume. Son conseiller ne comprendrait pas mieux que la machine : « Mon métier est inconnu, je ne rentre dans aucune case. »

Morgane, hôtesse d'accueil de 28 ans, se souvient d'une offre reçue il y a quelques années pour devenir intervenante dans un centre d'amincissement lyonnais. « Je pèse 130 kilos et ça se voit, et l'annonce précisait que le candidat devait représenter l'entreprise », ironise-t-elle, avant d'ajouter : « Imaginez les dommages psychologiques pour quelqu'un qui le vit mal. »

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La logique tordue des algorithmes

Damien, 37 ans, a mis des heures à comprendre pourquoi on lui proposait un poste de commercial en machines à traire pour les pays de l'Est. Avec un master en sciences cognitives et un autre en gestion de projet e-learning, le lien semblait ténu. « J'avais mentionné un niveau correct en russe, ma LV1 au collège, et des cueillettes en job étudiant. L'algorithme a dû faire le rapprochement », suppose-t-il.

Benjamin, 42 ans, reste perplexe devant une offre de chef de projet exigeant des notions en mandarin, langue qu'il ne maîtrise pas. « Ce qui me fait peur, c'est que c'est la deuxième proposition de France Travail, après un CDD de fraiseur à trois heures de chez moi. » La question des sanctions en cas de refus le préoccupe particulièrement.

Des profils spécifiques ignorés

Thalie, 36 ans, suivie par une psychologue pour une dyslexie et une dyscalculie sévère, a reçu une proposition de formation express pour devenir croupière en casino. Julia, 25 ans, végane et militante active de la cause animale, s'est vue proposer un poste dans un abattoir. « Peut-être que l'algorithme a juste vu que le mot-clé “animal” était coché », avance-t-elle entre consternation et ironie.

Un problème structurel ancien

Ces expériences ne datent pas de la transformation de Pôle emploi en France Travail le 1er janvier 2024. Dès 2019, une enquête révélait qu'une annonce sur deux sur la plateforme était douteuse, mensongère, voire illégale. L'ouverture à des sites de petites annonces gérés par des partenaires privés, dont le contenu échappait au contrôle des agents, en était la cause principale.

L'ambition affichée de France Travail était pourtant louable : moderniser l'accompagnement des demandeurs d'emploi tout en répondant aux besoins des entreprises. Mais entre théorie et pratique, le fossé reste important.

Des conseillers débordés

Un chiffre éclaire la situation : 400. C'est le nombre moyen de demandeurs d'emploi « proches de l'emploi » qu'un conseiller de France Travail doit accompagner, selon un rapport conjoint de l'IGF et de l'Igas publié en février 2023. Pour les personnes « éloignées de l'emploi », ce chiffre descend à 150, mais le portefeuille de chaque conseiller se situe généralement entre 350 et 400 personnes. Dans certains territoires en tension, il peut atteindre 700, voire plus.

« Certaines agences locales sont embolisées et nombre de conseillers se sentent empêchés de travailler correctement », expliquait le sociologue Didier Demazière dans une tribune publiée dans Le Monde en 2024. En comparaison, en Allemagne, où le taux de chômage était de 3 % en 2022, un conseiller suivait en moyenne 115 demandeurs d'emploi.

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La double pression algorithmique

Jasmine, ancienne conseillère à Marseille entre 2024 et 2025, témoigne : « Il y a des conseillers bien intentionnés, mais on est noyé par la charge de travail. Et quand on va trop dans le sens du demandeur d'emploi, on se fait rapidement retoquer par la hiérarchie. » Le recrutement en CDD de six mois, souvent renouvelés au dernier moment, permettrait selon elle de « se débarrasser rapidement des contestataires ».

Début 2025, un questionnaire anonyme dans son agence révélait que l'écrasante majorité des salariés se positionnait contre les réformes et ne trouvait plus de sens à son travail. Ce malaise interne s'accompagne d'une pression venue d'en haut : dans le cadre de l'objectif de plein-emploi, les contrôles sont passés de moins de 200 000 en 2017 à plus de 600 000 en 2024, avec un objectif de 1,5 million fixé pour 2027.

Pour y parvenir, France Travail a annoncé début 2025 le déploiement de robots chargés d'analyser les dossiers et de classer les demandeurs d'emploi selon trois niveaux de suspicion. À l'algorithme qui tente de rapprocher les offres des profils s'en ajoute désormais un autre, dédié à la surveillance.

Un cadre réglementaire strict

L'inquiétude de Benjamin face aux offres aberrantes n'est pas sans fondement. Les règles sont strictes : dès leur inscription, les demandeurs d'emploi ont trente jours pour remplir leur projet personnalisé d'accès à l'emploi (PPAE), qu'ils doivent régulièrement mettre à jour, et s'engagent à accepter les offres raisonnables d'emploi (ORE).

Ces offres doivent tenir compte du niveau de qualification, de la localisation géographique et du salaire normalement pratiqué dans la zone de recherche. Dès le second refus non justifié, les sanctions tombent : suppression de l'allocation et radiation pour deux mois. En cas de récidive, la sanction passe à quatre mois.

Le site Service public précise toutefois qu'il est possible de refuser une offre incompatible avec ses qualifications et compétences professionnelles, et France Travail assure qu'« aucune sanction n'est prononcée sans que la personne concernée ait eu la possibilité de présenter ses observations ».

De quoi rassurer temporairement Félix, Benjamin, Thalie et tous les autres confrontés à ces propositions inadaptées. Les outils se perfectionnent, les algorithmes apprennent de leurs erreurs. En attendant, mieux vaut garder le sens de l'humour, et peut-être aussi un peu de patience envers ceux qui les utilisent.