C'est sans doute un record régional, voire national. À Bordeaux, le cours de la Marne, qui relie en moins d'un kilomètre et demi la place de la Victoire à la gare Saint-Jean, compte entre 30 et 40 barbiers. Un tous les trente pas ! À cela s'ajoutent plusieurs ongleries ouvertes ces dernières années. Une concentration qui intrigue, et qui place ces commerces dans le collimateur des autorités. En cause : de fortes suspicions de blanchiment d'argent lié au narcotrafic qui ronge désormais tout le pays.
Des commerces vides mais prospères
« Il n'y a presque jamais personne. Comment peuvent-ils tenir ? » s'interroge un coiffeur installé depuis belle lurette dans le quartier. Dans un premier temps, ce professionnel avait accepté de s'exprimer plus longuement sur le sujet. Avant de se rétracter par crainte de voir sa vitrine prise pour cible.
Présidente de la Confédération nationale artisanale des instituts de Beauté et spas en Gironde, Nathalie Lecat s'interroge aussi face à la multiplication des ongleries à Bordeaux, mais aussi à Cenon, Floirac et dans toute la métropole. « Pour ouvrir un tel établissement, il faut être diplômée d'esthétique mais la plupart des filles qui y travaillent ne le sont pas, tout juste ont-elles une pseudo-attestation délivrée par les multiples centres de formation qui pullulent ici ou là », peste la représentante patronale.
Une gangrène qui touche tout le pays
Ces soupçons font écho aux conclusions d'une commission d'enquête sénatoriale diligentée. Dans leur rapport, intitulé « Ces dizaines de milliards qui gangrènent la société » et publié en juin 2025, les sénateurs soulignent que « d'après les autorités auditionnées, dans les grandes métropoles, des rues entières sont concernées par cette gangrène ». « La multiplication des barbiers dans un quartier n'est jamais un bon signe », abonde Marc Etcheverry, qui fut l'adjoint à la sécurité du maire écologiste Pierre Hurmic.
Pour Coralie Vergne, secrétaire adjointe d'Alliance police nationale, la présence de tant de barber shops cours de la Marne réside dans leur proximité avec la rue Élie-Gintrac, haut lieu du trafic de stupéfiants, notamment du crack. « Les barbiers sont des blanchisseuses ! » estime la syndicaliste policière. Une analyse que le procureur de la République de Bordeaux, Renaud Gaudeul, préfère nuancer : il appelle à ne pas « jeter l'opprobre sur tous les barbiers » tout en reconnaissant que la question de cette proximité se pose « évidemment ».
Un dispositif inédit de lutte contre le blanchiment
Pour y voir plus clair et connaître aussi bien l'origine des fonds que la rentabilité réelle de ces commerces, le magistrat a lancé début 2026 un dispositif unique en France : un comité opérationnel de lutte contre le blanchiment qui réunit deux instances. L'une est chargée de coordonner l'action des forces de police, de gendarmerie et des douanes. L'autre pilote les enquêtes de la police ainsi que celles des administrations et des organismes tels les services fiscaux ou l'Urssaf.
L'objectif ? « Que nous soyons plus performants dans la détection et le traitement des situations de blanchiment », résume le magistrat. Les premiers résultats sont attendus en septembre. Mais, sur le terrain, les consignes ont déjà été passées : « un travail de fond a été lancé à Bordeaux », confirme la syndicaliste Coralie Vergne.
Le phénomène gagne aussi les zones rurales
Le phénomène ne se limite désormais plus aux grandes métropoles. Le 2 avril 2026, à l'occasion de la visite à Bordeaux du Premier ministre, Sébastien Lecornu, et du ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, le général de brigade Sylvain Tortellier, commandant du groupement de gendarmerie départementale de la Gironde, a révélé que les zones rurales du département comptaient… 66 barbiers et 83 ongleries. Eux aussi sous haute surveillance.



