Les Saints de glace : une tradition ancestrale face au défi climatique
Cela a peut-être échappé à votre attention, mais les 11, 12 et 13 mai marquent le début de la célèbre période des Saints de glace. Selon la croyance populaire, ces jours sont traditionnellement associés à des risques de gelées tardives, pouvant persister jusqu'à la fin du mois. Une expression souvent entendue : "Y a plus de saison !" Le 11 mai, on fête la Saint-Mamert, inaugurant ainsi cette période cruciale pour les agriculteurs et jardiniers.
Des épisodes de gel historiques dans le vignoble
Sous nos latitudes, cette période de l'année est souvent caractérisée par une baisse sensible des températures, parfois accompagnée de gel. Par exemple, fin avril 2017, deux épisodes de gel ont frappé le Sud-Ouest et la Gironde lors des nuits du 20 au 21 avril et du 27 au 28 avril. Ces gelées ont impacté plus de 60 000 hectares sur 114 000 au total dans toutes les appellations du vignoble bordelais, du Médoc à Sauternes, représentant une ampleur inédite depuis 1991. En 2019, du 4 au 5 mai, un épisode très tardif de gel a touché entre 5 et 10% du vignoble girondin.
Un contexte météorologique inversé cette année
Rien de tel n'est prévu pour cette année. La météo annonce de fortes chaleurs, tant au jardin que dans les champs. Ainsi, il faudra plutôt se préoccuper de protéger ses plantations des coups de chaud que des gelées. Dans le Sud-Ouest, les températures ont commencé à monter ce week-end, atteignant des pics de chaleur à la veille des Saints de glace, le mardi 10 mai, avec des valeurs 10°C au-dessus des normales de saison. Cette tendance soulève une question cruciale : le réchauffement climatique va-t-il reléguer dans les archives de l'histoire la croyance populaire des Saints de glace ?
Les dictons et la prudence recommandée
En mai, l'hiver n'est pas tout à fait fini, comme le rappelle le dicton : "En avril, ne te découvre pas d'un fil, en mai fais ce qu'il te plaît." Bien fol est qui se fie aveuglément à ces adages, bien ancrés dans notre culture. Si le réchauffement climatique adoucit la moyenne des températures en Europe et en France, jusqu'à la fin mai, l'hiver n'est pas une affaire définitivement classée. La croyance populaire européenne des Saints de glace, venue du début du premier millénaire après Jésus-Christ, reste formelle sur ce point.
Avant de sortir tongs, shorts et tee-shirts à manches courtes, et de ranger chaussettes en laine, pulls et doudounes, mieux vaut rester prudent et attendre que soient passés les 11, 12 et 13 mai, voire même le 25 mai. Autrement dit, il est sage de patienter jusqu'à ce que l'on ait dûment fêté les Saints-Mamert, Pancrace, Servais et Urbain. Ce conseil s'applique également pour sortir ses plantes fragiles sur le balcon, préparer au jardin ses potées de géraniums, impatiens et bégonias, et, au potager, entreprendre ses plantations de tomates, poivrons et autres melons.
Origines historiques de la croyance
D'où vient cette croyance populaire ? Un dicton résume : "Mamert, Pancrace, Boniface sont les trois Saints de glaces, mais Saint Urbain les tient tous dans sa main." Pour entrer dans la légende des quatre Saints de glace, il faut remonter au haut Moyen Âge. C'est en l'an 500 après Jésus-Christ que l'on trouve les premières traces des croyances qui leur sont liées, ayant inspiré de nombreux dictons.
Le 11 mai, Saint-Mamert, premier du terrible trio des trois Saints de glace, ouvrait le bal en introduisant les trois jours des Rogations précédant immédiatement le jeudi de l'Ascension. Archevêque de Vienne, Mamert se consacrait également à l'étude de la théologie. Il était suivi de Saint-Pancrace et de Saint-Servais, troisième et dernier des trois "Saints de glace". Pancrace, devenu orphelin très tôt, fut recueilli par son oncle Denys de Rome. Refusant de sacrifier aux idoles, il subit le martyr sous le règne de Dioclétien à l'âge de 14 ans en l'an 304. Saint-Servais, d'origine arménienne ou juive selon les sources, serait devenu le premier évêque de Tongres en 335.
Lors de ces fêtes religieuses, les paysans se retrouvaient et récitaient, au cours de processions paroissiales, des prières pour protéger les cultures et mettre fin aux calamités naturelles. Sans être pour autant vraiment exaucés, le temps se dégradait souvent à la même période, la baisse des températures pouvant aller jusqu'au gel, fatal pour les futures récoltes. Pour les paysans, le patronage des Saints, réputés pour apporter le froid et la gelée, signait ainsi l'ultime sursaut de l'hiver.
Variations régionales et modernisation du calendrier
Dans certaines régions, d'autres Saints de glace s'ajoutent, comme Saint-Boniface (remplacé aujourd'hui par Saint Matthias) célébré le 14 mai en Lorraine, Alsace ou en Ligurie, Saint-Yves le 19 mai, ou Saint-Bernardin le 20 mai. Cependant, vous aurez beau scruter votre calendrier, vous ne dénicherez aucun Saint-Mamert, Pancrace, Servais ou Urbain. En 1960, pour en finir avec les réminiscences de paganisme, l'Église catholique a décidé de "remplacer" les saints associés aux inquiétudes agricoles par d'autres saints et saintes sans lien avec ces croyances.
Ainsi, dans le calendrier actuel, le 11 mai, on fête les Estelle au lieu des Mamert ; le 13 mai, les Achille au lieu des Pancrace ; le 14 mai, les Rolande au lieu des Servais ; et le 25 mai, les Sophie au lieu des Urbain.
Explications scientifiques du phénomène
Y a-t-il une explication scientifique au phénomène ? Lors de l'apparition de la croyance de la quinzaine des Saints de glace, au début du Ier siècle, une mini-vague de froid printanier apparaissait une année sur deux au cours du mois de mai au nord de la Méditerranée, avec une chute des températures nocturnes et matinales.
Certains avancent des raisons astrophysiques, suggérant qu'à la mi-mai, l'orbite de la Terre arrive dans une zone de l'espace où les poussières stellaires, plus importantes, feraient obstacle aux rayons du soleil et provoqueraient une baisse significative des températures. Toutefois, cette explication est infirmée par le fait que les astronomes ne détectent aucun nuage de poussières de ce type sur la trajectoire de la Terre, même avec des instruments très sensibles.
En réalité, sous nos latitudes moyennes de l'hémisphère Nord, où le courant de l'Atlantique Nord et les déplacements de l'anticyclone des Açores provoquent de fortes turbulences, le mois de mai correspond à une période où, si l'hiver calendaire est fini, le passage de fronts froids amenant de l'air du nord se produit encore de temps à autre. En l'absence de vent et en cas de ciel dégagé, il est normal d'avoir une baisse importante des températures, surtout la nuit, accompagnée parfois de gelées tardives, même en juin. Les archives de Météo-France en attestent, même si l'on observe une tendance à la hausse ces dernières années.
Les Saints de glace en voie de disparition ?
Alors, les "Saints de glace" sont-ils des saints en voie de disparition ? La légende a bien un fond de vérité historique. Toutefois, selon la Chaîne Météo, sur les statistiques de ces 60 dernières années, le pourcentage de fiabilité du phénomène est devenu très faible. Sous nos latitudes, en raison du réchauffement climatique en cours, le mois de mai s'avère être de moins en moins une période à risque pour les plantations. Ces dernières années, on a relevé en mai des températures positives dans 6 cas sur 10.
On a même observé un phénomène inverse extrême, souligne la Chaîne Météo, avec des records de chaleur enregistrés durant la période. Par exemple, le 30 mai 1996, à Dax dans les Landes, cinq jours après la Saint-Urbain, le mercure s'est affolé, montant jusqu'à 36,2°C, un record encore à battre aujourd'hui. Cette évolution météorologique remet en question la pertinence de cette tradition séculaire, illustrant comment le changement climatique transforme nos repères culturels et agricoles.



