À plusieurs centaines de kilomètres du front ukrainien, un autre mouvement est à l'œuvre. Selon une enquête menée par plusieurs médias nordiques, la Russie renforce sa présence militaire le long des frontières de l’Otan. L’analyse s’appuie sur des images satellites fournies par Planet Labs et étudiées par des experts pour les chaînes publiques danoise, norvégienne et suédoise, ainsi que par le média estonien Delfi.
Des infrastructures en développement
D'après ces documents, la Russie développerait de nouvelles infrastructures militaires à proximité des frontières avec la Finlande, la Norvège et les États baltes, ainsi que dans l’enclave de Kaliningrad. Depuis environ deux ans, de nouvelles casernes, bâtiments logistiques et entrepôts auraient été construits, tandis que le nombre de véhicules militaires observés dans ces zones aurait augmenté. Parmi les projets identifiés figure notamment la modernisation et l’extension d’installations militaires à Petrozavodsk, à proximité de la frontière finlandaise. Les images satellites analysées montrent des infrastructures capables d’accueillir un volume important de troupes, signe d’une montée en puissance planifiée.
Une menace "extrêmement sérieuse"
À moyen terme, ces aménagements pourraient permettre à la Russie de positionner environ 115 000 soldats dans cette zone stratégique, une fois la guerre en Ukraine achevée. Un scénario que redoutent les responsables militaires des pays voisins, qui se préparent déjà à la pire éventualité. "Nous prévoyons jusqu’à 80 000 soldats à notre frontière, contre 20 000 auparavant", a déclaré au média SVT le chef d’état-major finlandais, Pasi Välimäki. "C'est une menace extrêmement sérieuse", a ajouté Thomas Nilsson, directeur du renseignement militaire suédois, pour qui la Russie met actuellement en place des infrastructures susceptibles d’être rapidement occupées par des troupes une fois la guerre en Ukraine terminée. Si les services de renseignement suédois estiment que les forces armées russes comptent environ 1,5 million de militaires, une partie pourrait en effet être redéployée rapidement vers d’autres théâtres d’opérations.
Pour les responsables militaires de l’Otan présents dans la région, le risque immédiat demeure toutefois limité tant que les combats se poursuivent en Ukraine. Les médias à l’origine de l’enquête, eux aussi, nuancent, précisant qu’aucun élément ne permet actuellement de conclure à la préparation d’une attaque russe contre un pays membre de l’Otan. Les observations recueillies suggèrent plutôt des préparatifs de long terme destinés à renforcer les capacités militaires russes en cas de confrontation future.
Des alertes des chefs militaires
"Dans le pire des scénarios, nous serons confrontés à une Russie disposant de soldats aguerris au combat et d’une économie de guerre active, capable d’atteindre nos frontières plus rapidement que nous ne l’imaginions", subodore le chef d’état-major norvégien, Eirik Kristoffersen. Selon lui, un risque d’agression contre l’Europe pourrait exister dans un horizon de deux à trois ans. "L’Europe est dans l’urgence - une très grande urgence - pour développer les capacités militaires dont elle a besoin", alerte-t-il. Face à ces préoccupations, l’Otan poursuit le renforcement de son flanc oriental, de la Finlande jusqu’à la Pologne, une stratégie présentée comme une réponse au réarmement russe et à la guerre en Ukraine.
Le Kremlin dément
Les autorités russes, de leur côté, rejettent catégoriquement ces interprétations. L’ambassadeur russe au Danemark, Vladimir Barbin, affirme que Moscou ne prépare aucune guerre contre les pays européens de l’Alliance atlantique. "Ces inventions visent à semer la confusion et la peur parmi les Européens afin de justifier les préparatifs militaires intensifs menés contre la Russie dans les pays de l’Otan et de l’Union européenne", argue-t-il.
Même position du côté de l’ambassadeur russe en Norvège, Nikolai Kortchounov, qui affirme que "la Russie n’a ni l’intention ni l’intérêt, sur les plans géopolitique, économique ou militaire, d’attaquer l’Otan", et qu'elle "ne constitue une menace pour personne". Plusieurs universitaires invitent également à nuancer les conclusions alarmistes. Katarzyna Zysk, professeure à l’Institut norvégien d’études de défense, a déclaré au NRK qu'elle considère que l’armée russe n’est "prête ni aujourd’hui ni demain" à engager un conflit direct avec l’Otan, qu’elle juge globalement supérieure sur le plan militaire. Elle rappelle toutefois que la Russie pourrait disposer d’avantages ponctuels dans certains scénarios spécifiques.
Le professeur Tormod Heier, lieutenant-colonel et spécialiste de stratégie militaire, estime quant à lui que la Russie a subi de nombreux revers en Ukraine, ce qui obligerait le président russe Vladimir Poutine à renforcer la défense nationale. D’après son interprétation des images satellites, la probabilité d’une attaque russe n'a pas augmenté, mais plutôt celle d’attaques hybrides contre l’Europe - cyberattaques, opérations d’influence ou sabotage. "Une guerre contre un pays balte déclencherait un conflit avec l’alliance militaire la plus puissante du monde. Est-ce logique et probable ? Non. Peut-on toutefois l’exclure totalement ? Non plus", conclut-il.



