Mon père, un écologiste avant l'heure : l'héritage d'un paysan face aux idéalistes modernes
Voilà bientôt douze ans, mon père nous a quittés pour l'autre côté des horloges. S'il nous observe depuis là-haut, je me demande ce qu'il doit penser de tout ce bazar contemporain, de ces idéalistes qui préfèrent le loup au paysan, qui empêchent les agriculteurs de protéger leurs cultures, qui trouvent que le coq chante trop souvent, qui ne supportent ni les mouches, ni les grenouilles, ni les troupeaux.
Une vie dédiée à la terre et au travail
Oui, je me demande ce qu'il doit se dire, lui qui remontait les rangées de vigne avec un sac de cinquante kilogrammes d'engrais calé sous chaque bras. Lui qui labourait déjà, du haut de ses onze ans, avec le mulet de Monsieur Hourdiaux. Lui qui est descendu de son tracteur pour la dernière fois à un âge où d'autres étaient partis à la retraite depuis plus de vingt ans.
Il a passé sa vie dans les garrigues, sur un théâtre antique aux contours écrasés de lumière. Dans cette mosaïque ruiniforme aux murettes effondrées où, parmi les ceps, il n'était question que du bruit furtif du ciseau mâchant le bois. Je le revois et je le reverrai toujours assis dans le froissement d'une haie de roseaux, frottant la lame calée entre la paume et le pouce, dans l'écume grise d'une pierre à aiguiser.
Là, dès potron-minet, quand la pointe des cyprès badigeonne encore la lune, dans cette décrépitude méditerranéenne jonchée d'écailles et de galets, cohabitant avec l'éternité des grands espaces. Et l'histoire, désormais à peine perceptible, d'une belle poignée de vivants.
La frugalité comme mode de vie
Mon père et tous ceux de sa génération vivaient dans la rareté des choses. Les pulls, pèlerines et gilets étaient détricotés et le fil enroulé sur le dossier de la chaise devant la cheminée avant de redevenir pelote et tricot à nouveau. Les cols de chemises qui passaient ainsi d'une génération à l'autre étaient retournés.
Les habits du dimanche, quand ils étaient trop élimés ou blanchis par le soleil des lessives, étaient réaffectés aux besognes quotidiennes. Les casseroles qui commençaient à accrocher servaient comme dessous de pot ou pour la gamelle du chien. Loin de la société de consommation, ils faisaient ferrer les chaussures et réparer les cartables dans quelques petites boutiques de sous-préfecture.
Ils gardaient les boîtes, toutes les boîtes, pour ranger les vis et les clous. Ils donnaient les épluchures aux poules et le pain sec aux lapins. Le crottin des chevaux finissait dans les jardinières. Le journal était glissé entre la veste et le torse pour se protéger du vent quand ils prenaient la mobylette.
Les pinces à linge tenaient le bas des pantalons à distance des pignons et des chaînes de vélo. Les chambres à air servaient de bouées à la rivière et serraient le foin sur les remorques. Ils utilisaient des cordes à tout bout de champ, parfois même pour accompagner la solitude au bout des arbres abandonnés.
Et les lames servaient à tailler dans l'aubier ce jouet qu'ils n'ont jamais osé jeter. Car, à part le grand-père, personne d'autre au monde n'aurait été capable de le fabriquer.
Un écologiste pratique et authentique
Peu de temps après son départ, en rangeant ses dernières affaires, j'ai retrouvé, dans la tablette de nuit de Simon, une lampe électrique, un réveil et un cube de camphre qu'il glissait, depuis quelques années, sous le matelas pour lutter contre les crampes.
Concernant le réveil, il s'agissait d'un modèle mécanique qu'il prenait la peine de remonter chaque soir aux alentours de vingt et une heures. La loupiote était rouge, rectangulaire et fonctionnait depuis au moins un quart de siècle. En y réfléchissant, mon père était un écologiste.
Car, plutôt que de changer la lampe tous les six mois, il se contentait de changer la pile tous les trois ans. Et ainsi de suite avec toujours le même papier de charcuterie pour plier boudin et fromage quand nous partions tailler la vigne, avec la même 2 CV qui nous servait d'abri où le vent tapait sur les coteaux, avec le même couteau qu'il utilisait indifféremment pour saigner les poules ou peler une poignée de figues.
Parce que la société de consommation, celle dont s'accommodent désormais ceux qui passent leur temps à la condamner, n'était pas son affaire. Mon père n'évoluait ni dans le paradoxe, ni dans la contradiction. Ouvrier et paysan, il n'était jamais en représentation et n'a, bien sûr, jamais disserté sur le recyclage des déchets à l'heure du brunch entre deux voyages en avion et une piscine javellisée.
Tout comme il ne s'est jamais rendu sur les rocades, dans les embouteillages du samedi, pour se procurer de quoi passer une nuit en montagne équipé de fringues fabriquées en Asie.
Un héritage durable et silencieux
Mon père est mort à l'âge de quatre-vingt-onze ans. Il a vécu sans, sans altimètre, sans podomètre, sans actimètre... sans paraître. Et pourtant, il savait toujours où il en était. Son existence, marquée par la simplicité et le respect des ressources, offre une leçon d'écologie pratique qui résonne fortement face aux critiques modernes envers l'agriculture traditionnelle.
Dans un monde où les idéalistes condamnent souvent sans comprendre, la vie de mon père rappelle que la vraie durabilité se trouve parfois dans les gestes les plus simples et les plus anciens, loin du bruit et des contradictions de la société contemporaine.



