Le paradoxe espagnol : des récoltes gaspillées dans un pays assoiffé
L'Espagne, l'un des pays européens les plus touchés par le stress hydrique, fait face à un paradoxe saisissant : chaque année, des récoltes parfaitement consommables pourrissent au soleil, alors que la pénurie d'eau s'aggrave. Une équipe de chercheurs composée de Jaime Martinez Valderrama, Emilio Guirado, Fernando Tomas Maestre Gil, Javier Marti Talavera, Jorge Olcina Cantos et Juanma Cintas a mené une enquête approfondie sur ce phénomène.
Un territoire majoritairement aride
L'Espagne est un pays éminemment aride, caractérisé par un fort manque d'humidité des sols. Précisément, 67% du territoire présente un indice d'aridité inférieur à 0,65, ce qui correspond à des terres sèches ou à des zones arides. Ce rapport entre les précipitations et l'évapotranspiration des plantes place le pays dans une situation de vulnérabilité hydrique croissante.
Au cours des cinquante dernières années, la demande en ressources hydriques n'a cessé d'augmenter, devenant la principale cause de la pénurie d'eau. Cette situation génère de nombreux conflits liés à l'eau et positionne l'Espagne au 29e rang mondial des pays les plus touchés par le stress hydrique sur 164 nations étudiées.
Le gaspillage massif des récoltes
Cette image d'une eau précieuse et soigneusement économisée contraste dramatiquement avec la réalité des champs où des fruits et légumes pourrissent en plein soleil. Les faibles prix de vente pratiqués à certaines périodes de l'année rendent souvent non rentable la récolte complète pour les agriculteurs.
Les chercheurs ont estimé ce gaspillage pour la période 2018-2024, par type de culture et par communauté autonome, à partir des données recueillies tous les quinze jours par le Fonds espagnol de garantie agricole (FEGA).
Des chiffres alarmants
Au cours de cette période, 483.624 tonnes de surplus ont été écartées, ce qui équivaut à :
- Une empreinte hydrique de près de 36 hm³ par an (36 millions de mètres cubes)
- Une empreinte carbone de 36.694 tonnes équivalent CO₂ par an
Ces rebuts ne sont pas tous directement envoyés à la décharge :
- 32,9% est utilisé pour l'alimentation animale
- 55,4% est donné à des banques alimentaires
- 11,7% est purement détruit
Les cultures et régions les plus concernées
La tomate est la culture qui génère le plus grand volume de rebuts, suivie par l'orange et le kaki. En termes d'empreinte hydrique, la prune arrive en tête avec 3.759 milliers de m³ par an, suivie des kakis et des oranges.
À l'échelle régionale, le plus grand volume de rebuts est enregistré dans :
- La région de Murcie : 20,2 kt par an (141,4 kt sur 2018-2024)
- L'Andalousie : 17,9 kt par an (125,9 kt cumulées)
- La Communauté valencienne : 16,7 kt par an (119,6 kt)
En matière d'empreinte hydrique, le gaspillage le plus important est observé dans la Communauté valencienne, avec 8,78 hm³ par an et une empreinte hydrique totale de 61,5 hm³ sur l'ensemble de la période étudiée.
La logique économique perverse
Les prix très bas qui expliquent ces abandons de récoltes proviennent en grande partie d'une logique d'efficacité économique. Pour rester compétitifs, les producteurs adoptent des modèles de production à grande échelle visant à réduire les coûts unitaires.
Cette dynamique génère une spirale d'investissements, d'endettement, de surproduction et de baisse des prix qui piège les agriculteurs dans un système pervers. Seuls ceux disposant de la plus grande capacité financière parviennent à se maintenir, favorisant ainsi la concentration de la production entre un nombre toujours plus restreint d'acteurs.
La partie émergée de l'iceberg
Les chiffres officiels du FEGA ne représentent que la partie visible du problème. Ils correspondent aux volumes ouvrant droit à une subvention (jusqu'à 5% de la récolte) destinée à compenser les prix trop bas. Au-delà de ce seuil, les volumes ne sont plus comptabilisés.
Un exemple frappant : en mars 2024, la presse a rapporté l'abandon de 300.000 tonnes de citrons dans la province d'Alicante, soit 30% de la récolte. Pourtant, les données du FEGA n'indiquent que 132 tonnes comptabilisées comme rebuts pour toute l'année 2024 dans l'ensemble de la Communauté valencienne.
Un enjeu de sécurité hydrique
Ce gaspillage massif survient dans un contexte de pénurie d'eau croissante. Alors même que se produisait le gaspillage de citrons évoqué plus haut, l'idée d'acheminer de l'eau par bateau jusqu'à Barcelone était mise sur la table face à la sécheresse persistante.
La sécurité hydrique du pays est directement menacée par ces pratiques. Pourtant, les règles du marché et l'« efficacité » économique invoquée en permanence continuent de conduire à un gaspillage considérable d'eau et de ressources alimentaires.
Le rejet de récoltes parfaitement consommables n'est que le symptôme d'un modèle agricole qui génère de nombreuses externalités négatives, finalement assumées par l'ensemble de la société plutôt que par ceux qui profitent de la production à grande échelle.



