Un trésor viticole ressurgi des profondeurs marines
Dans les années 1980, une campagne de fouilles archéologiques sous-marines a mis au jour un trésor inestimable : 14 bouteilles de vin liquoreux du vignoble de Monbazillac, intactes et pleines, reposant dans l'épave d'un navire marchand coulé en 1749. Miracle de la conservation, ce nectar vieux de près de deux siècles et demi s'est révélé être encore excellent, offrant un témoignage unique sur la qualité des vins sucrés de cette région.
L'épopée tragique du navire « L'Amsterdam »
Nous sommes en 1749, dans le port d'Amsterdam. La puissante Compagnie néerlandaise des Indes orientales vient d'achever la construction d'un nouveau navire de commerce, « L'Amsterdam ». Ce vaisseau imposant, mesurant 50 mètres de long et armé de 42 canons, appareille début janvier, chargé de diverses marchandises. Parmi sa cargaison figurent des bouteilles d'un vin sucré des coteaux de Monbazillac, très prisé par la bourgeoisie européenne de l'époque.
Les tonneaux avaient été transportés par bateaux depuis le Périgord pour être mis en bouteille dans les ports néerlandais. Malheureusement, le destin en a décidé autrement. Après le départ, une violente tempête au large de l'Angleterre oblige le capitaine à échouer le bateau sur la plage près du port d'Hastings. Rapidement, il devient la proie des pillards et s'enfonce irrémédiablement dans la baie, rendant son sauvetage impossible. Ainsi, son premier voyage fut aussi son dernier.
Une conservation exceptionnelle grâce à des conditions idéales
Entre 1983 et 1985, des archéologues et plongeurs, dont Jersy Grawanski, découvrent ces 14 bouteilles lors de fouilles sous-marines. Les premières analyses réalisées par l'Institut néerlandais de recherches technologiques ont montré que le vin était parfaitement conservé. Ce miracle s'explique par plusieurs facteurs : un bouchon de liège maintenu par un fil de cuivre et cacheté de cire, une absence totale de lumière, et une température constante d'environ 10 °C au fond de l'eau.
Les scientifiques ont fait appel à l'Interprofession des vins de Bergerac et au syndicat de l'AOC Monbazillac, qui ont envoyé des échantillons de vieux monbazillacs, le plus ancien datant de 1907. Les comparaisons ont révélé que le vin de 1747 présentait des caractéristiques physico-chimiques similaires à celles d'un monbazillac vieilli vingt ou trente ans. De plus, les raisins utilisés à l'époque étaient d'une qualité exceptionnelle, attestant d'une exigence multiséculaire sur ce terroir.
Une dégustation historique en 1989
En 1989, deux bouteilles de ce trésor ont été apportées en France pour être dégustées lors du salon Vinexpo de juin. Bien que peu de témoins directs aient pu y goûter, les récits de l'époque, notamment celui du journaliste Franck Capdeville de « Sud Ouest », décrivent un vin ambré aux reflets acajou, dégageant des parfums subtils de vanille et de cannelle. En bouche, il évoquait un hydromel savamment dosé, avec des notes de miel et de café torréfié, offrant une longueur et une souplesse remarquables.
Capdeville a écrit : « Divin miracle, j'ai pu humer au fond d'un verre ballon quelques précieuses gouttes de ce nectar plus que bicentenaire... Chacun le sait, le vocabulaire est insipide à décrire une odeur ou un goût. Que dire d'autre sinon que ce vin, malgré son naufrage si près du départ, semble en fait avoir accompli son long voyage, pour nous revenir, après plus de deux siècles, chargé de tous les arômes des îles. »
L'héritage durable de cette découverte
Cette découverte souligne l'importance historique de l'AOC Monbazillac, l'une des premières appellations d'origine contrôlée créées il y a exactement 90 ans. Les vins sucrés de ce vignoble faisaient déjà la réputation de la région depuis des siècles, avec des marchands néerlandais qui en commerçaient dès le début du XVIIe siècle.
Quant au navire « L'Amsterdam », son histoire ne s'arrête pas là. Une fondation néerlandaise a décidé de construire une réplique grandeur nature entre 1985 et 1990. Aujourd'hui, ce voilier est amarré devant le musée néerlandais de la Marine à Amsterdam, servant de témoignage vivant de cette épopée maritime et viticole.
Cette aventure sous-marine rappelle combien le patrimoine viticole peut traverser les siècles, préservé par les hasards de l'histoire et les conditions naturelles. Elle confirme aussi l'excellence intemporelle des vins de Monbazillac, dont la renommée perdure depuis des générations.



