Le retour triomphal d'Ulysse à Fontainebleau après 459 ans d'odyssée
C'est une histoire extraordinaire que les musées devraient raconter plus souvent. Le retour d'un tableau in situ, sur le lieu même de sa création, le château de Fontainebleau, après 459 ans d'absence. Et quel tableau ! Cette toile de Ruggiero de Ruggieri a connu un voyage épique digne de son sujet mythologique.
Une double scène de l'Odyssée
L'œuvre présente deux épisodes célèbres de l'Odyssée d'Homère : à gauche, Ulysse affrontant les Sirènes, et à droite, le héros franchissant le détroit périlleux de Charybde et Scylla. Ces deux scènes sont unies par les eaux grisâtres et argentées de la Méditerranée qui servent de liant pictural.
Le château de Fontainebleau, avec son logo représentant un carrousel de 36 couronnes, est véritablement un millefeuille historique où se superposent les époques et les règnes. Lorsqu'on parcourt l'aile Louis-XV, qui abrite aujourd'hui le musée Napoléon-Ier et le théâtre impérial de Napoléon III, on ignore souvent que l'on marche sur les traces de l'un des plus remarquables ensembles picturaux de France : la galerie d'Ulysse.
La galerie d'Ulysse : un chef-d'œuvre disparu
Décorée entre 1540 et 1570, cette galerie monumentale s'étendait sur 155 mètres de longueur, soit le double de la célèbre galerie des Glaces de Versailles. Elle présentait cinquante-six fresques réalisées par le Primatice, illustrant les épisodes du texte homérique sur toute la voûte.
« Le personnage d'Ulysse, fort, rusé et prudent, fut utilisé par François Ier comme symbole de résilience et de résurrection », explique Marie-Christine Labourdette, présidente de Fontainebleau. Le roi voyait en Ulysse une sorte de salamandre humaine, dans un château qu'il avait fait rebâtir comme une « Nouvelle Rome » après sa captivité à Madrid chez Charles Quint.
Le thème iconographique fut suggéré à François Ier par son bibliothécaire, Guillaume Budé, qui connaissait la première traduction française de l'Iliade et de l'Odyssée parue entre 1540 et 1542. « Des scènes de l'Iliade décorent aussi la galerie François-Ier et le vestibule de la porte Dorée », ajoute Muriel Barbier, directrice du patrimoine et des collections.
La commande pour le château de Villeroy
Avant même l'achèvement du cycle en 1570, Nicolas IV de Neufville de Villeroy, secrétaire particulier de Charles IX, souhaita posséder une version réduite des fresques royales pour son château voisin de Villeroy. En 1567, il commanda dix toiles inspirées des fresques à Ruggiero de Ruggieri, alors assistant du Primatice pour les appartements royaux et en passe de devenir le maître artistique des lieux.
Au fil des siècles, ces chefs-d'œuvre du maniérisme attirèrent l'admiration de Rubens, de nombreux autres peintres, de diplomates et de visiteurs venus de toute l'Europe. « Après qu'un Hollandais, Theodoor Van Thulden, eut gravé le cycle en 1633, le père Pierre Dan fit paraître en 1642 le “Trésor des merveilles de Fontainebleau”, première véritable description du château. On courait voir la galerie d'Ulysse », poursuit Marie-Christine Labourdette.
La destruction par Louis XV
Malheureusement, au XVIIIe siècle, le goût pour le maniérisme passa de mode. En 1738, Louis XV, cherchant de l'espace pour loger sa nombreuse progéniture, chargea son architecte Gabriel de se débarrasser de cette galerie jugée « inutilisable ». Rien ne fut conservé, et Ulysse céda la place aux enfants royaux.
Des témoignages de cette galerie disparue, il ne resta plus que les gravures en noir et blanc de Van Thulden et le cycle du château de Villeroy. Ce dernier survécut mal à la Révolution française, et le château fut détruit peu après. Son mobilier parvint cependant, par mariage, dans une autre propriété familiale : le château de Fontenay, surnommé le « Versailles du Cotentin ».
Le périple mouvementé des tableaux
Le Cotentin devint en été 1944 le théâtre d'opérations peu propices à la préservation des œuvres d'art. Déjà pillé en 1941 par des artilleurs allemands, Fontenay ne se trouvait qu'à deux kilomètres d'Utah Beach. Pire encore : l'édifice fut choisi par les Américains comme point de fixation, les Allemands y ayant installé des batteries. Seuls quatre tableaux survécurent à ces événements, dont un très altéré.
Leur odyssée reprit alors. Les trois tableaux miraculés revinrent une première fois à Fontainebleau en dépôt à partir de 1952. Après la mort du propriétaire Édouard de Germiny en 1962 et de sa veuve en 1982, les toiles furent vendues en 1985 à un collectionneur français spécialisé dans le XVIe siècle.
L'acquisition progressive par le musée
En 1995, les tableaux furent à nouveau proposés à la vente, mais le musée ne parvint à acquérir que deux d'entre eux : Ulysse à Ithaque, le jeu de l'arc et Ulysse protégé par Minerve des charmes de Circé. Pour le troisième, les fonds manquèrent. « Les tableaux ont pris de la valeur depuis la remarquable exposition du Grand Palais, en 1972, qui a fait redécouvrir la Première École de Fontainebleau », précise Muriel Barbier.
La troisième toile se renchérit encore après deux expositions en 2004 au Louvre, puis à Écouen en 2023. Suite à cette dernière exposition, le propriétaire souhaita s'en dessaisir et la proposa à Christie's, qui en informa Fontainebleau. Une vente de gré à gré fut organisée, précédant le marché public.
« Nous l'avons donc acquis, mais il nous restait à le payer », ajoute Marie-Christine Labourdette. C'est alors qu'intervint Yuzo Yagi, un entrepreneur au cœur des échanges franco-japonais dans l'industrie du luxe, qui avait déjà mécéné en 2014 la pyramide de Cestius à Rome.
Le mécénat décisif
« Il avait envie d'un grand projet en France, ce qu'il a fait savoir au ministère de la Culture. Nous lui avons montré Ulysse et il nous a dit, je vous l'offre », raconte Marie-Christine Labourdette. Un cadeau d'une valeur supérieure à un million d'euros.
Ce grand voyageur n'a pas résisté à l'appel de ces sirènes, observatrices muettes de l'intrépide héros désireux d'entendre leur chant. Il n'a pas résisté non plus à cette toile elle-même voyageuse, ayant bravé les déferlantes de l'Histoire.
Une présentation digne de son histoire
Pour les retrouvailles de cette toile avec les deux autres derniers témoins de la galerie d'Ulysse, un écrin exceptionnel a été choisi. À partir du 22 avril, les œuvres seront présentées dans l'appartement rafraîchi de Prosper Mérimée, mentor de l'impératrice Eugénie, épouse de Napoléon III, pour laquelle il conçut à Fontainebleau sa fameuse dictée.
Mérimée fut également l'homme à l'origine, en 1840, de la première liste des Monuments Historiques à sauvegarder. Ainsi, tout est dans tout et réciproquement, comme le démontre cette extraordinaire histoire de résilience patrimoniale.



