L'abbé Sieyès : un révolutionnaire visionnaire honoré à Fréjus
Sieyès à Fréjus : hommage à un père de la Révolution

La sculpture d'Emmanuel-Joseph Sieyès, située place Clemenceau à Fréjus, rend hommage à un homme dont l'héritage imprègne toujours nos institutions. Cette silhouette de bronze, drapée de ses habits de Directeur, a été réalisée en 1989 par l'artiste Polska et installée à l'occasion du bicentenaire de la Révolution.

Un enfant de Fréjus devenu figure révolutionnaire

Né dans la cité romaine en 1748, fils d'un receveur des droits royaux et maître de poste, Emmanuel-Joseph Sieyès est un jeune homme ambitieux. Il poursuit d'abord une carrière ecclésiastique, davantage par stratégie que par foi. Sous l'Ancien Régime, l'Église est un important ascenseur social. Intelligent, il gravit les échelons avec méthode : ordonné prêtre en 1774, il se rapproche des cercles du pouvoir, fréquente les loges maçonniques et les salons parisiens avant d'être nommé vicaire général de Chartres en 1787.

L'auteur d'un texte fondateur

C'est sa plume qui propulse Sieyès sur le devant de la scène. En 1788, il publie Essai sur les privilèges, un pamphlet contre les privilèges de la Noblesse. En janvier 1789, il frappe encore plus fort avec Qu'est-ce que le Tiers-État ?, l'un des textes fondateurs de la Révolution française. Sa formule célèbre résonne : « Qu'est-ce que le Tiers-État ? Tout. Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique ? Rien. Que demande-t-il ? À être quelque chose ». Un slogan politique qui ébranle l'ordre établi.

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Dans une France où 98 % de la population est exclue du pouvoir, Sieyès renverse la table : puisque le Tiers-État produit les richesses et fait fonctionner la nation, alors il est la nation. Le roi doit fonder l'autorité sur ce dernier, non sur une noblesse insignifiante. Sieyès pose ainsi les bases de la légitimité démocratique.

Un acteur clé de la Révolution

En 1789, Sieyès se fait élire député du Tiers-État aux États généraux. Il participe à toutes les manœuvres décisives : transformation en Assemblée nationale constituante, rédaction du Serment du Jeu de paume, de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, de la Constitution, et découpage de l'Hexagone en départements.

La souveraineté nationale au cœur des institutions

Sieyès se méfie du peuple et oppose sa théorie de la souveraineté nationale à la souveraineté populaire de Rousseau. Pour lui, il faut éviter que des citoyens incompétents accèdent au pouvoir. Il est partisan du suffrage censitaire. Ses idées prévalent dans la DDHC de 1789 et dans presque toutes les constitutions françaises entre 1795 et 1946. L'article 3 de la Constitution de la Ve République indique : « La souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants et par la voie du référendum », un compromis entre Rousseau et Sieyès.

Un révolutionnaire devenu impérialiste

Sieyès est aussi l'auteur d'un grand écart politique. Monarchiste constitutionnel puis révolutionnaire, figure du Directoire, il est l'instigateur du coup d'État du 18 Brumaire an VIII (1799) qui porta Napoléon au pouvoir. Ce dernier le fit comte d'Empire en 1808. Ce parcours lui valut d'être cité comme « la girouette la plus caractérisée qui soit en France » dans le Dictionnaire des girouettes (1815).

Reste un personnage libre et pertinent, souvent en avance sur son temps. Dès 1795, Sieyès imagine une jurie constitutionnaire pour protéger les libertés individuelles du pouvoir législatif, avec possibilité pour les citoyens de saisir directement cette instance. Une proposition qui préfigure de plus de deux cents ans la révision constitutionnelle de 2008 et les Questions prioritaires de constitutionnalité.

Exilé après la chute de l'Empire, proscrit comme régicide durant la Seconde Restauration, Sieyès ne rentre en France qu'en 1830 et meurt six ans plus tard. Il laisse un souvenir plus confidentiel que certains tribuns de son époque, mais son héritage est plus durable encore, à l'image des tables de la Constitution en ardoises qui accompagnent sa réplique de bronze.

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