Dans notre tribune libre du dimanche, Caroline Torbey, autrice franco-libanaise résidant à Beyrouth, se souvient du film « West Beirut » qui évoquait le début de la guerre civile au Liban en 1975. Vingt-huit ans après la sortie de ce film, son histoire est toujours d’actualité.
Le vertige d’un présent qui ressemble au passé
Près d’un demi-siècle après le début de la guerre civile, le film West Beirut de Ziad Doueiri donne le vertige aux Libanais : celui d’un pays où certaines scènes du passé ressemblent encore au présent. Il y a quelques jours, un ami a envoyé à Caroline Torbey sur Instagram un extrait du film. Une scène brève, quelques secondes d’images seulement. Une rue de Beyrouth et des adolescents qui fument en dansant sur la musique Rock you baby de George McCrae. En regardant cet extrait, une pensée s’est imposée : ce film n’a jamais vraiment quitté la ville. Il n’appartient pas au passé, il ressemble bel et bien au présent.
Un récit intemporel de la vie sous la guerre
West Beirut raconte la ville au début de la guerre civile de 1975. La capitale se fissure lentement, les quartiers se ferment, les adultes parlent à voix basse, les lignes invisibles commencent à séparer les régions. Pendant ce temps, trois adolescents continuent de filmer leur quotidien comme pour retenir ce qui est en train de disparaître, comme pour soutenir la vie au moment où elle bascule. Quand ce film est sorti en 1998, il racontait une époque sombre que beaucoup n’arrivent pas à effacer de leur mémoire. Aujourd’hui, pour nombre de Libanais, il ressemble à un présent qui refuse de devenir du passé.
Les immeubles fatigués, mutilés, les bombardements sourds en pleine nuit, les conversations inquiètes, les pénuries de tout, les queues pour l’essence, l’incertitude du lendemain. Mais aussi, les rires, les amitiés qui rassurent, les voisins qui se parlent d’un balcon à l’autre. Cette forme d’amour obstiné pour cette ville. Car ce film ne montre pas seulement la guerre, mais plutôt la manière dont la vie s’organise autour de cette dernière.
La vie se faufile entre les fissures
On continue d’acheter du pain, de préparer le café, de discuter sur le palier. Parce que la vie se faufile entre les fissures. Pour un spectateur étranger, ces images racontent un moment de l’histoire libanaise. Pour un Libanais, elles réveillent quelque chose de beaucoup plus profond. Parce que ce film rassemble toutes les émotions qui accompagnent notre relation au pays : la fierté, la fatigue, la tendresse, l’attachement presque irrationnel à une terre qui ne cesse de nous pousser à la quitter.
Nous aimons ce pays avec une intensité difficile à expliquer. Et peut-être est-ce cela qui rend cet attachement si douloureux ? Car nous savons aussi, avec une lucidité presque brutale, que le Liban semble condamné à revivre les mêmes tragédies. Les guerres arrivent sans que les Libanais ne les aient choisies car le Liban, si petite terre, se retrouve au croisement de conflits qui le dépassent. Les rivalités régionales s’y affrontent, les stratégies internationales s’y projettent, les équilibres du Moyen-Orient s’y rejouent. Et les Libanais vivent au milieu de ces lignes de force.
Une leçon pour les petits pays
Ce que révèle l’étrange actualité de West Beirut, ce n’est pas seulement l’histoire du Liban. C’est la condition de ces petits pays du monde qui vivent au croisement des combats des grandes puissances, et dans lesquels les habitants apprennent, génération après génération, à vivre avec des crises qu’ils n’ont pas souhaitées. Mais le film rappelle aussi une autre vérité : quand un pays tremble souvent, les habitants apprennent à se tenir les uns aux autres au-delà des frontières.
C’est de cette mélancolie que Caroline Torbey trouve immense la beauté de ce long-métrage, car près d’un demi-siècle après l’époque qu’il raconte, nous revoyons les mêmes scènes, les mêmes conversations inquiètes, les mêmes nuits agitées, la destruction, et la chaleur humaine. Comme si l’histoire avançait ailleurs mais restait immobile ici. Peut-être est-ce là, la véritable tragédie libanaise : vivre dans ce pays que l’on aime profondément tout en sachant que son destin se décide ailleurs, résider sur cette terre dont l’histoire bégaie mais où les habitants continuent de se parler.



