Network, 50 ans après : la rage télévisuelle toujours d'actualité
Network, 50 ans après : la rage télévisuelle toujours actuelle

La rage et le désespoir. Ce sont les deux sentiments qui animent Howard Beale, au crépuscule de sa vie de présentateur télévisé. Ses audiences sont mauvaises et, dans l'indifférence générale – même la régie finale l'écoute d'une oreille discrète – il annonce qu'avant de quitter son poste, il se suicidera dans une semaine. Sensation... C'est le début d'une crise mystique en direct. Howard Beale devient un phénomène de foire qui hurle tous les soirs qu'il en a marre et qu'il n'en peut plus. Il devient instantanément la star de la chaîne, la coqueluche des audiences. Sa rage est récupérée, monétisée, revendiquée comme argument publicitaire. Le système de la télévision commerciale l'absorbe, jusqu'à l'engloutir. Voilà la bombe lâchée par Network de Sidney Lumet en novembre 1976, à revoir sur arte.tv.

Nous sommes deux ans après la démission du président Richard Nixon. L'Amérique vient de perdre une guerre (le Vietnam), un président (emporté par le Watergate), et sa confiance dans les institutions. Network filme cette rage-là : celle d'un pays qui découvre que ses élites mentent. Howard Beale hurle ce que le public pense tout bas depuis le Watergate : « On nous prend pour des cons. »

Un film prophétique et tragique

Le 15 juillet 1974, une présentatrice de télévision locale en Floride, Christine Chubbuck, s'est tiré une balle dans la tête en direct durant son journal. Sidney Lumet a toujours nié que ce fait divers soit à l'origine de Network. La vraie question, en 2026, n'est pas de savoir si Network était visionnaire ou exagéré comme toute satire. C'est de mesurer ce qui a résisté au temps, et ce qui ne s'est pas passé comme prévu.

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En tout cas, le film a été, en partie, prophétique pour l'acteur Peter Finch qui joue ce journaliste tellement délirant qu'il finit tous ses shows télé en s'évanouissant sur le plateau. Dans la vraie vie, Peter Finch s'est tellement donné dans son rôle qu'il décède, à 60 ans, d'une crise cardiaque le 14 janvier 1977, deux mois avant la cérémonie des Oscars qui le couronnera. Il est le premier à avoir reçu la statuette à titre posthume. Le rôle l'avait manifestement épuisé. Sidney Lumet disait qu'il s'était effondré après certaines prises, comme son personnage.

Un auteur en colère

La rage et le désespoir, ce sont aussi les puissants sentiments du scénariste de Network, Paddy Chayefsky, l'homme aux trois Oscars, écœuré de ce qu'est devenue la télévision au mitan des années 1970. Il a posé ses conditions : contrôle artistique total sur le scénario, pas une virgule sans son accord. Ou rien. Les studios ont accepté.

Paddy Chayefsky avait contribué à inventer la télévision dans les années 1950 avec ses « dramatiques » humanistes. Dans Network, il signe un acte d'accusation violent contre sa propre créature : la télé mangera ses enfants, et les enfants applaudiront. Chayefsky, c'est Howard Beale qui hurle contre le voyeurisme, le monde des images préfabriquées pour de l'info-hémoglobine.

Faye Dunaway brandit la une d'un journal qui titre sur Beale, le présentateur à la dérive. Pour ce rôle, Peter Finch reçoit le premier Oscar posthume. Son rôle l'a épuisé. Il décède à 60 ans, deux mois avant la cérémonie. Il glisse sa démonstration la plus subtile dans une scène de lit. Max Schumacher, le vieux directeur de l'information incarné par William Holden, couche avec Diana Christensen, la jeune programmatrice vorace. Ce n'est pas une intrigue sentimentale annexe. C'est la métaphore centrale du film, incarnée dans deux corps. Le journalisme intègre, fatigué, encore attaché aux faits, tombe dans les bras du divertissement pur, ambitieux, dénué de scrupules et irrésistiblement séduisant. La fusion de l'information et du spectacle ne s'opère pas dans les conseils d'administration : elle se consomme dans l'intimité, avec enthousiasme. Et quand le vieux Schumacher réalise ce qu'il est devenu, son repentir est trop tardif. Sidney Lumet filme cette liaison avec une froideur clinique. Diana, au lit, parle grilles de programmes. Max comprend qu'il a été absorbé. Mais il continue quand même.

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Le dominion du dollar

La bascule du film intervient quand Howard Beale, de plus en plus ravagé par la folie, s'en prend à sa propre chaîne et à son puissant actionnaire, Arthur Jensen (incarné par un Ned Beatty impérial). Le présentateur est alors convoqué en haut lieu. On s'attend à ce qu'il prenne la porte. Dans une tirade mémorable, le big boss lui livre alors l'envers du décor à la sauce « conspi ». « Vous avez touché aux forces primordiales de la nature, monsieur Beale, et je ne le tolérerai pas, lui assène-t-il. Il n'y a pas de nations. Il n'y a pas de peuples. Il n'y a pas de Russes. Il n'y a pas d'Arabes. Il n'y a qu'un système holistique de systèmes, un vaste et immense dominion entrelacé, interactif, multivarié, multinational – le dominion du dollar. (…) Il n'y a pas d'Amérique. Il n'y a pas de démocratie. Il n'y a qu'IBM, et ITT, et AT&T, et DuPont, Dow, Union Carbide et Exxon. Ce sont là les nations du monde aujourd'hui. » La prestation de Ned Beatty est d'autant remarquable qu'il n'avait eu qu'une nuit pour apprendre quatre pages de monologue.

Sidney Lumet avait fait un choix formel radical : filmer Network comme une émission de télévision. Éclairages froids, cadres frontaux, aucune beauté complaisante. Le film adopte le regard de la télévision sur elle-même. Le piège est intentionnel : le spectateur est placé dans la position du téléspectateur. Lumet ne laisse aucune échappatoire confortable, aucun beau plan qui permettrait de se sentir au cinéma et donc supérieur à ce qu'on voit. On est dedans. Comme tout le monde.

De « Network » à « Loft Story »

Cinquante ans plus tard, Paddy Chayefsky avait-il vu juste ? Oui, en partie. Mais pas sur tout. Le scénariste avait anticipé la télé-réalité à travers le personnage de Diana Christensen (fabuleuse Faye Dunaway), productrice glaciale qui programme des terroristes (soudoyés par la chaîne) comme on programme un quiz. Mais les instances de régulation ont résisté. Le CSA (devenu l'Arcom) en France, l'Ofcom en Grande-Bretagne, la FCC aux États-Unis : des garde-fous imparfaits, souvent en retard, parfois ridicules, mais des garde-fous quand même. La société a produit ses anticorps. La mise à mort en direct n'est pas entrée dans la grille des programmes.

Paddy Chayefsky envisageait la télé comme un média de masse capable d'électriser une foule pour peu qu'un messager capte ses émotions et lui offre un moyen de s'identifier. Comme si le bonimenteur cathodique, en tapant juste, était capable de manipuler 150 millions de cerveaux disponibles.

L'ère de la post-vérité

Le monde réel a produit, depuis, un cauchemar inverse : un monde où les réseaux ont éclaté l'audience et dans lequel personne ne croit plus rien ou demeure prisonnier de sa bulle. De l'abus de confiance, on est passé à l'absence de confiance. Une partie du public a décroché en se repliant à la fois dans le conspirationnisme et l'indifférence. La « vérité alternative » – formule orwellienne qui n'aurait pas déplu à Chayefsky – a colonisé l'espace laissé vacant par le grand réseau discrédité qu'est la télévision. Les rumeurs sur les réseaux courent plus vite que les radars des médias ne peuvent les capter et les vérifier. Mais là aussi, il serait tout aussi faux de tomber dans la caricature : les premiers garde-fous apparaissent, timides, fragiles, dérisoires. Les internautes peuvent signaler un contenu abusif ou fabriqué par une IA. Les réseaux sont tenus de retirer les contenus terroristes en quelques heures. C'est un début. Et les manipulateurs d'algorithme sont désormais sous enquête de la Commission européenne et commencent à payer des amendes, encore légères (pour les encourager à réguler).

Les antivax, les platistes, les tenants de QAnon ne rejettent pas Howard Beale parce qu'il ment : ils rejettent l'idée même qu'il puisse dire vrai. Ce n'est pas la manipulation que redoutait le scénariste. C'est sa conséquence à retardement. Les Russes et les Chinois ont compris le truc. La guerre hybride n'a pas besoin de convaincre les gens de croire le mensonge. Il suffit de les convaincre que la vérité n'existe pas, d'entretenir le grand flou pour écœurer le débat démocratique. Résultat identique, méthode opposée. Network montrait une chaîne qui fabrique du sens pour gonfler ses audiences et ses revenus publicitaires. Les réseaux sociaux fabriquent de l'insignifiance généralisée – et c'est tout aussi efficace pour paralyser une démocratie.

Le message anti-élite

Il reste pourtant un point où Paddy Chayefsky fut proprement visionnaire : le télé-évangéliste. Howard Beale finit par prêcher. Il n'informe plus, il officie en Moïse cathodique. Il prétend détenir la vérité contre les élites, contre le système, contre ceux qui vous mentent depuis toujours. C'est le rebelle au centre du pouvoir. Le public ne vient plus chercher de l'information. Il vient chercher de la confirmation. Ce personnage-là, on l'a vu. On le voit encore. La forme a changé – YouTube, les chaînes d'info en continu qui structurent leur grille autour du clash – mais la mécanique est identique. La rage comme produit. L'indignation comme abonnement. L'impression d'appartenir à ceux qui savent contre ceux qui endorment. Sur ce point précis, Sidney Lumet avait raison de dire que Network n'était pas une satire. C'était du reportage.

Jensen n'avait pas tout à fait tort. Les noms ont changé. AT&T, DuPont, Union Carbide ont cédé la place à Apple, Google, Meta, Amazon et X. Les nouveaux dominions du dollar ne vendent plus de l'acier ou du pétrole : ils vendent de l'attention, des données, du temps de cerveau disponible à l'échelle planétaire. Dominent-ils le monde ? Celui de l'information sur les réseaux, oui, sans partage et sans contre-pouvoir crédible. Sauf un.

Quand Donald Trump est élu une deuxième fois à la Maison-Blanche, ils font tous allégeance, l'un après l'autre, sans résistance, presque avec empressement. Mark Zuckerberg se déplace. Jeff Bezos s'incline. Elon Musk, lui, entre carrément dans l'administration. La scène aurait pu sortir du scénario de Chayefsky : les maîtres du monde numérique en rang devant le nouveau président, comme des féodaux devant leur suzerain.

La prophétie oblique

Pourquoi ? Parce que l'État conserve trois leviers qu'aucun algorithme ne peut racheter : la fiscalité, la commande publique, et – si les deux premiers ne suffisent pas – le monopole de la violence légale. Jensen avait raison sur les multinationales. Il avait oublié que l'État, lui, ne disparaît jamais vraiment. Il attend.

Revoir le film aujourd'hui, c'est éprouver un vertige particulier. Non pas celui de la prophétie exacte, mais celui de la prophétie oblique. Paddy Chayefsky s'est trompé de vecteur – ce n'est pas le grand network qui a tout dévoré, c'est l'éclatement de toute autorité commune – mais il a parfaitement décrit le symptôme : une société qui a remplacé la délibération par le spectacle, et le citoyen par le spectateur-consommateur.

Et dans ce monde-là, si tout est produit, tout produit finit par lasser. Même les prophètes de malheur ont une date de péremption.

Network, de Sidney Lumet. États-Unis, 1976, 2 h 01. Avec Peter Finch, Faye Dunaway, William Holden, Robert Duvall, Ned Beatty, Beatrice Straight, Wesley Addy. À (re)voir sur Arte.tv jusqu'au 19 mai.