De l'usine à l'écriture : le parcours singulier de Robin Conche
Il rêvait de devenir sommelier, psychologue ou professeur. À tout juste 30 ans, Robin Conche, alias FRS Taga, est aujourd'hui artiste, rappeur et écrivain. Dans son premier livre, L'Usine (Jouuue! Éditions), une autofiction où il raconte avec ses tripes son expérience d'ouvrier, on le découvre en colère, rageux, au bord de la dépression. Ce samedi, dans le bar d'un hôtel branché de l'Est parisien, on rencontre un jeune homme posé, sage et réfléchi, vêtu d'une casquette grise de titi, d'un cuir sur le dos, avec des lunettes rondes et un regard clair.
Un artiste inclassable et engagé
Difficile de coller une étiquette à Robin Conche. Il ne rentre ni dans la case rappeur – il critique ouvertement le milieu, à l'exception de Booba qui l'a repéré – ni dans celle d'écrivain germanopratin. Et tant mieux. Robin Conche n'est pas un produit marketing ; il reste, pour l'heure, authentique. Certains pourraient douter en l'entendant se revendiquer « prolétaire » et s'auto-proclamer « rappeur du peuple ». Pourtant, ce n'est pas pour afficher une appartenance politique – il se dit apolitique, ce qui lui vaut une réputation de centriste, voire, horreur, de « mec de droite ».
Ce fils d'un tourneur fraiseur, originaire de Haute-Loire, est simplement un artiste engagé qui veut se faire le porte-voix des « oubliés ». « Je rappe pour les ouvriers, les infirmiers, les mecs du chantier… », explique-t-il, s'inscrivant dans la lignée d'Édouard Louis ou de Daryl Nicolas. Le mot « prolo » est peut-être devenu ringard, mais il compte bien le rendre « stylé ».
De la fac à l'usine : un parcours semé d'embûches
Depuis quelques mois, il a troqué ses chaussures de chantier pour des baskets. Originaire de Saint-Étienne, il a grandi dans un village connu autrefois pour son industrie de chapeaux en feutre, avant d'entamer des études de psycho-socio à Lyon et de rater de peu son Capes de philo. Après avoir été pion dans un collège, il se retrouve interdit bancaire, vivant à la bougie dans son studio, les doigts gelés sur le clavier.
Le titulaire d'un Bac +4 a alors tout plaqué. Il a « traversé la rue » – comme le recommandait Emmanuel Macron – pour chercher un job, et en a trouvé un : ouvrier non qualifié dans l'industrie. Métallurgie, agro-alimentaire, pétro-chimie. Un « boulot de con » qu'il a embrassé, jusqu'à l'écœurement, pendant quatre ans. Les cadences, les odeurs, le froid, les gueules cassées, les blagues de cul, le racisme, l'homophobie, les mythos… Il recrachait tout le soir et la nuit, devant son écran, « pour pas crever », dit-il.
Une enfance marquée par la résilience
Robin Conche n'est pas un fils à papa, même s'il adore son « daron » – « un marginal total » qui l'a poussé à faire des études –, il ne lui demande rien. Son enfance, ce fils unique l'a vécue seul avec ce père courage, ouvrier en intérim toute sa vie, partageant avec lui une caravane pendant ses années collège. Mais il « n'a jamais manqué de rien », insiste celui qui a horreur d'être pris pour une victime. Il prépare d'ailleurs un essai sur la victimisation, un bouquin qui, il le sait, va lui attirer des problèmes… Mais il s'en moque.
Ado, avec sa tronche d'intello et son look décalé, il a été harcelé. Frappé tous les jours, même. « J'étais blanc, faible, pas musclé, c'était compliqué avec les filles…, confesse-t-il. Mais je ne suis pas quelqu'un qui se laisse marcher sur les pieds. Ça m'a appris à me bagarrer, à avoir de l'humour et à être résilient. Le harcèlement m'a permis d'être ce que je suis aujourd'hui. »
La percée grâce à Booba et une vision nostalgique
Difficile pour ce « petit Blanc de la campagne » de percer dans le milieu du rap, où il ne correspond pas aux clichés du gangsta rap. Il est entré dans le rap par le breakdance, puis a commencé à se faire connaître en se filmant avec son téléphone en train de rapper, le coffre de sa 106 grise ouvert. Ses vidéos circulaient sur les réseaux sociaux dans l'indifférence quasi-générale jusqu'au jour où Booba a partagé sur son compte X le titre « Fvck les rappeurs ». En trois jours, il passe de parfait inconnu à prodige.
Le paradoxe a de quoi le faire sourire : FRS Taga exècre les réseaux sociaux et les clashs, et c'est grâce à eux qu'il a percé. « Avant on se parlait, avant on allait sonner chez un pote à l'interphone… Aujourd'hui, un mec lambda, sans aucun talent, se croit important sur les réseaux. C'est la culture du vide… Revenons à des choses simples ! » Il assume ce discours nostalgique, qui sonne « un peu vieux con ». Robin Conche a été autant influencé par Sexion d'assaut que par Aznavour, Brassens ou Piaf.
L'écriture comme raison de vivre
Derrière la grande gueule et les punchlines percutantes, se cache un grand timide qui a horreur de monter sur scène. Pourtant, il le fait plutôt bien. Ce samedi soir, devant quelques curieux et amis réunis à la librairie Nouvel Équipage à Paris, il résume ainsi son parcours : « Beaucoup de chance et d'acharnement ». Jamais, il n'aurait imaginé être publié.
C'est son manager Mouloud Mansouri, ancien détenu devenu producteur de rap, qui a soumis son manuscrit à l'éditrice Florence Lécuyer. L'écriture, c'est toute sa vie. Pas un jour ne passe sans qu'il écrive et qu'il lise. Il a commencé avec des « poèmes pour ses amoureuses », des rédactions d'écolier et des journaux intimes. Tardivement, il s'est mis à lire de façon frénétique, en commençant par les livres saints, puis la philo, les classiques et enfin les subversifs comme Charles Bukowski.
Un avenir entre simplicité et ambition
Il savoure ce début de reconnaissance et ne snobe pas ses avantages. « Oui, l'argent rend heureux ! Je suis moins stressé, je peux inviter ma copine au resto, j'achèterai bientôt une voiture à mon père, et j'aspire à être propriétaire. » Mais concrètement, sa vie n'a pas beaucoup changé. Il habite toujours en Haute-Loire, dans « un bled de 3000 habitants », mène une vie de moine et mange toujours des cordons-bleus.
Pour son prochain livre, il compte vivre une expérience audacieuse : passer six mois sans smartphone, sans internet, donc sans réseaux sociaux ni GPS, juste avec un téléphone fixe, pour voir comment il se débrouillera. Inclassable, on vous dit.
Demain vu par Robin Conche
Il y a dix ans, pensiez-vous devenir rappeur et auteur ? « Non, je me voyais à la rue ! J'ai toujours pensé que je finirai SDF… »
Et dans dix ans, où vous imaginez-vous ? « Je n'espère pas à la rue ! Peut-être dans une caravane avec des poules. Et si je fais de l'oseille, mon rêve, ce serait d'acheter un manoir, une belle demeure isolée, avec un potager et… des poules ! »
Comment voyez-vous le monde de la musique dans dix ans ? « 60% de la musique sur Spotify est déjà faite par l'IA… Pour la musique mainstream, ça va nous remplacer petit à petit. Pour la musique de niche, moins, j'espère. J'ai cette conviction que le cœur et l'humain toucheront toujours plus. »
Qu'est-ce qui vous rend optimiste ? « L'amour ! Le seul sentiment qui perdurera toujours. »
Quelle phrase résumerait votre vision du futur ? « Il y a toujours de l'espoir ! »