En juillet 1940, démobilisé et installé dans la maison de famille du Bourg-d'Hem, dans la Creuse, Marc Bloch (1886-1944) commence à rédiger « l'Etrange Défaite ». Ce texte, écrit à chaud après l'effondrement de l'armée française, se veut un « témoignage » et un « procès-verbal de l'an 1940 ». Bloch ne se doute pas alors du succès à retardement que connaîtra son œuvre.
Un témoignage intime et critique
La première originalité de ce livre réside dans l'usage de la première personne et les détails avec lesquels Bloch raconte son année sous les drapeaux, de la mobilisation d'août 1939 à la démobilisation de juin 1940. Ancien soldat de la Première Guerre mondiale, il s'est engagé volontairement à 53 ans. Son analyse pointe du doigt les élites françaises, responsables selon lui de la capitulation.
Publié pour la première fois en 1946, « l'Etrange Défaite » connaît une nouvelle édition en 1990. C'est à ce moment que la droite souverainiste s'en empare, au prix d'un détournement de sens. Selon Eric Aeschimann, auteur d'un article sur le sujet, « il est cité par des gens qui n'ont pas compris qu'il parle d'eux ».
Un détournement politique
En effet, le livre de Bloch est utilisé par certains courants politiques pour justifier leur opposition à l'Union européenne ou à l'immigration, alors que l'historien dénonçait avant tout l'incompétence des élites militaires et politiques. Bloch, juif et résistant, fusillé en 1944, n'aurait sans doute pas cautionné ces interprétations.
Le succès de l'ouvrage est tel qu'il est régulièrement cité dans les débats contemporains, mais souvent hors de son contexte original. Bloch écrivait : « Ces pages seront-elles jamais publiées ? » Aujourd'hui, elles le sont, mais parfois dévoyées.



