Une amitié politique inattendue mise à nu
L'histoire méconnue de l'amitié entre Jean-Pierre Mouchard, père du journaliste Laurent Joffrin, et Jean-Marie Le Pen, fondateur du Front national, fait l'objet d'un récit familial poignant. Ce document à quatre mains, écrit par Laurent Joffrin et sa fille Pauline Delassus, plonge au cœur d'une lignée marquée par le silence et les drames sur quatre générations.
Une enquête familiale de deux ans
Il aura fallu deux années d'investigation méticuleuse au père et à sa fille pour reconstituer cette histoire familiale complexe. Leur enquête s'est appuyée sur des archives, correspondances, photographies et coupures de presse, révélant progressivement les secrets enfouis.
Leur découverte la plus frappante concerne l'arrière-arrière-grand-mère, morte des coups de fusil de son époux Pierre, condamné au bagne à perpétuité en Argentine. Le couple y tenait alors un commerce de chapeaux, premier épisode d'une saga familiale mouvementée.
Une lignée marquée par l'Histoire
Leur fils, Tito Mouchard, bien que ne parlant qu'espagnol, s'engage à 21 ans comme volontaire dans l'armée française. Blessé au Chemin des Dames et à Verdun, il devient ensuite administrateur colonial en Indochine, où il prêche l'obéissance au régime de Vichy. De retour en France, il est révoqué sans traitement pour faits de collaboration.
Que savait-il des crimes de Pétain ? Rien vraisemblablement, notent les auteurs, soulignant l'ambiguïté de cette figure familiale.
Jean-Pierre Mouchard, dandy et ami de Le Pen
Arrive ensuite Jean-Pierre Mouchard, père de Laurent Joffrin et grand-père de Pauline Delassus. Comptable de formation, il fait fortune en dix ans dans la vente par correspondance de livres. Dandy en velours côtelé, multimillionnaire mutique, il incarne le bourgeois réactionnaire voluptueux.
C'est à cette époque qu'il développe une amitié profonde avec Jean-Marie Le Pen, devenant son compagnon de tables fines et de cabarets. Leur relation dépasse le simple cadre social : lorsque Le Pen connaît des difficultés financières, Mouchard lui achète les disques édités par sa société, la SERP, spécialisée dans les chants militaires, y compris ceux de la Wehrmacht et du IIIe Reich.
Le Pen, ainsi renfloué, nommera Mouchard trésorier de ses deux micropartis, lui permettant d'emprunter pour financer ses campagnes électorales. Nous sommes à la fin des années 1970, période cruciale pour l'ascension politique du leader frontiste.
La rupture générationnelle
La quatrième génération voit l'arrivée de Laurent Mouchard, alias Joffrin, né en 1952. Ancien secrétaire national du Mouvement des jeunes socialistes, alors journaliste à l'Agence France-Presse, il s'oppose frontalement à son père. Il trouve dans le mouvement de mai 1968 l'échappée bienvenue aux rigides injonctions qui firent de son enfance un havre glacé.
Depuis, père de droite et fils de gauche ont conclu un armistice, en silence bien sûr. Mais cette opposition idéologique n'empêche pas les rencontres familiales mouvementées.
Une scène révélatrice
L'été, lors d'une croisière le long de la côte turque, Jean-Marie Le Pen monte à bord à Bodrum. Au petit-déjeuner, il brandit un livre, témoignage d'un rescapé des camps de concentration nazis, et éructe contre le trucage à plein nez, savourant son café en slip de bain. Scène saisissante qui illustre le fossé idéologique entre les générations.
Laurent Joffrin reconnaît avoir longtemps esquivé le poids que fit peser sur sa carrière la sulfureuse amitié paternelle, ainsi que le chantage pernicieux dont joua contre lui Marine Le Pen, fille de Jean-Marie.
La fin du silence
Cinquième génération, fin du silence. Pauline Delassus, quadragénaire journaliste, participe à ce récit libérateur. Les enfants savent qu'il ne faut pas parler de ce dont personne ne parle, écrit-elle, expliquant pourquoi il aura fallu attendre si longtemps pour raconter ce père dont les choix révulsèrent son fils, lui pesèrent, mais qu'il aima toujours malgré tout.
Ce livre constitue une véritable leçon d'histoire de France au microscope, dévoilant les liens complexes entre histoire familiale et histoire politique nationale. Une plongée vertigineuse au cœur d'une lignée rongée par le silence, où pendant trois générations les épouses furent tuées et leurs maris égarés par l'Histoire et ses combats, malheureux et perdants.
Derrière les lourds rideaux du château de Moncé, la répétition étourdissante des drames demeurait tue. Dîners avec porte-couteaux alignés et serviettes roulées, mais questions bannies et enfants curieux pressés de jouer dehors. Jusqu'à ce que ce récit vienne briser le silence.



