Andreï Kourkov, entre polar historique et dilemme linguistique
Depuis plus de deux décennies, Andreï Kourkov captive ses lecteurs avec son génie narratif décalé. L'écrivain ukrainien le plus célèbre à l'international plonge régulièrement son public dans le chaos post-soviétique, dépeignant avec humour et acuité la mafia de Kiev dans Le Pingouin, les secrets de l'élite politique dans Le Dernier Amour du président, ou encore les destins improbables de citoyens ordinaires.
Un infatigable avocat de l'Ukraine
Depuis le début de l'invasion russe en février 2022, Kourkov s'est imposé comme un défenseur infatigable de son pays. Son dernier ouvrage, Les Bains de Kiev, marque cependant un virage vers un genre différent : un polar historique se déroulant en 1919 dans la capitale ukrainienne.
L'intrigue se noue au cœur des banias, ces saunas traditionnels slaves qui constituent depuis le IXe siècle des lieux centraux de la vie sociale. Dans cet univers de vapeur et de chaleur étouffante, vingt-huit soldats de l'Armée rouge disparaissent mystérieusement après avoir accroché leurs uniformes. L'enquête est menée par Samson Koletchko, personnage récurrent des romans précédents de Kourkov, qui doit déterminer s'il s'agit de trahison au profit de l'armée blanche ou de phénomènes surnaturels.
Le dilemme de l'écrivain russophone
Dans un entretien exclusif, Andreï Kourkov aborde la question épineuse de la langue russe en Ukraine. Écrivant dans sa langue maternelle, le russe, il se trouve dans une position complexe depuis le début de la guerre.
« La population n'a plus envie de lire des textes en russe, et les libraires ne vendent plus les grands classiques. Aujourd'hui, on peut dire que la littérature russe n'existe plus en Ukraine », constate-t-il avec amertume.
Certains de ses collègues écrivains ukrainiens considèrent même qu'il n'est pas un « vrai » Ukrainien en raison de son choix linguistique. Kourkov comprend cette réaction : « C'est un moyen de tenir à distance la violence après trois siècles de tentatives russes pour écraser l'identité, la langue et l'histoire ukrainienne. »
Un rejet qui persistera
L'auteur est catégorique : le rejet de la langue russe en Ukraine durera tant que la guerre se poursuivra. « Voir quelqu'un lire un livre en russe aujourd'hui en Ukraine est une agression insupportable », affirme-t-il, tout en espérant qu'un retour à la normalité linguistique sera possible une fois la paix retrouvée.
Polyglotte exceptionnel maîtrisant près d'une douzaine de langues, Kourkov explique que son apprentissage linguistique a commencé par hasard dans son enfance, avec le latin botanique nécessaire à sa collection de cactus. Adolescent dans l'Union soviétique des années 1970, il a découvert que les livres qui l'intéressaient n'existaient pas en russe, mais pouvaient être trouvés en polonais.
La langue comme véhicule de l'imagination
Pour Kourkov, chaque langue façonne différemment l'imagination créatrice. « Chaque langue possède sa propre musique, sa nostalgie et ses images. On ne crée pas le même monde selon que l'on pense dans une langue ou dans une autre », explique-t-il.
Il illustre ce propos par une expérience récente : avoir écrit le même poème en russe, anglais et ukrainien. Le résultat variait radicalement selon la langue – drôle et presque rigolo en ukrainien, mais profondément dépressif en anglais pour exprimer les mêmes idées.
Cette sensibilité aux nuances linguistiques rend d'autant plus douloureuse la situation actuelle où, comme le reconnaît Kourkov, « la langue russe n'est pas franchement agréable à entendre pour des Ukrainiens ».
Les Bains de Kiev, traduit du russe (Ukraine) par Paul Lequesne, est publié aux éditions Liana Levi (384 pages, 23€). L'auteur sera présent au Marathon des mots à Toulouse et Carcassonne en avril pour des rencontres avec ses lecteurs.



