Le 12 mai 1870, la statue du poète occitan Jasmin, mort le 4 octobre 1864, était inaugurée à Agen, sa ville natale, en présence du célèbre écrivain Frédéric Mistral. Surnommé le « troubadour de la charité », Jasmin eut un destin hors du commun.
Des origines modestes
Né le 16 ventôse an VI (6 mars 1798) dans les quartiers pauvres d’Agen, rue des Charretiers, Jacques Boé allait devenir l’un des poètes majeurs du XIXe siècle sous le doux nom de Jasmin. Ce pseudonyme lui viendrait de la fleur odorante que son grand-père aimait porter à la boutonnière. Rien ne le prédestinait à la poésie : enfant du peuple, il choisit de s’exprimer dans sa langue, l’occitan.
Fils de Jean, tailleur, et de Catherine, lavandière, le futur poète fut mis en apprentissage chez un coiffeur, ce qui lui vaudra plus tard d’être surnommé par Balzac le « poète-perruquier ». Sa famille était pauvre, mais Jacques reçut de l’instruction à l’école payante de l’époque, grâce à un cousin de son père, puis au séminaire de la ville. Il aimait lire et conter des histoires avec talent.
Coiffeur et poète
Le 1er avril 1818, il épousa Marie Barrère. Sa dot lui permit de s’établir à son compte rue Saint-Antoine (aujourd’hui avenue Charles-de-Gaulle). Son salon, baptisé « L’Art embellit la nature, Jasmin, coiffeur des jeunes gens », prospéra, lui laissant le temps de se consacrer à sa véritable passion : l’écriture.
Dans ses écrits, Jasmin se fit le témoin de son époque. Fin observateur de la vie politique, il traita de l’amour ou des progrès technologiques, le tout dans un style réaliste et humoristique, tout en défendant des valeurs humanistes, la liberté et la charité. Il devint célèbre avec sa romance « La fidelitat agenesa », composée pour le carnaval de 1822, puis « Lo Charibari » en 1825. En 1830, l’Académie d’Agen le couronna pour son ode « Lou tres de may » à l’occasion de l’inauguration de la statue d’Henri IV à Nérac, alors que l’académie n’avait jusqu’alors couronné que des ouvrages en français.
La consécration nationale
Le « troubadour de la charité » accéda à une renommée nationale à Bordeaux. En 1832, l’académicien Charles Nodier, de passage à Agen, entra se faire coiffer chez Jasmin. Il découvrit son talent et lui suggéra de rassembler ses écrits en recueil, ce qu’il fit sous le titre « Las Papillôtos ». Les recueils parurent en 1835, 1842, 1854 et 1863.
Grand orateur, Jasmin aimait parler et le faisait bien. Ses poèmes étaient avant tout destinés à être déclamés, voire chantés. Tel un troubadour, il partit en tournée aux quatre coins de l’Occitanie, présentant son œuvre à un auditoire qui connaissait l’occitan mais ne savait pas forcément lire. Ses prestations devinrent un véritable « one man show ». Il se produisit à Toulouse avec 20 musiciens et plus de 380 figurants. En 1836, la récitation à Bordeaux de « L’abuglo de Castèl-Cuilhèr » (« L’Aveugle de Castelculier ») lui assura une renommée nationale et lui permit de devenir membre de l’Académie de Bordeaux.
À partir de 1840, ses tournées dans le Midi l’occupèrent à plein temps et attirèrent les foules. Malgré le succès, Jasmin, désintéressé et sensible à la misère sociale, reversa les revenus de ses concerts (1 500 000 francs pour plus de 12 000 séances) à des œuvres de bienfaisance. Ce geste lui valut le surnom de « troubadour de la charité ».
Coqueluche des salons parisiens
Nodier lui ouvrit aussi les portes des salons parisiens, dont il devint la coqueluche. Il y rencontra Lamartine, Chateaubriand, Sainte-Beuve… Lamartine le qualifia d’« Homère sensible et pathétique des prolétaires ». Le musicien Franz Liszt se fit coiffer dans son salon d’Agen en 1844 et mit en musique un de ses poèmes. En 1842, Jasmin fut reçu par le roi Louis-Philippe. Récompensé de prix littéraires par le Félibrige, l’Académie d’Agen et l’Académie Française, il fut fait chevalier de la Légion d’honneur en 1845.
L’ancêtre du livre de poche
Pour le lectorat modeste, Jasmin eut l’idée de rassembler ses trois premiers volumes de poésies en un seul, de format plus petit et à prix modique : un ancêtre du livre de poche. Il trouva en l’éditeur parisien Firmin Didot une oreille attentive et travailla à ce projet philanthropique en peaufinant la traduction française, souhaitant une édition bilingue pour toucher ceux qui ne parlaient pas l’occitan. Elle parut en 1860.
Jasmin n’oublia jamais ses origines. « Si Paris me rend fier, Agen me rend heureux », clamait-il. Il s’éteignit à Agen le 4 octobre 1864, après avoir connu le règne de Louis-Philippe, la Seconde République, le Second Empire de Napoléon III… et la gloire. Il repose dans une chapelle peinte au cimetière Gaillard, avec pour épitaphe, en français et en occitan : « Si Paris me rend fier, Agen me rend heureux ».
Une statue et un héritage durable
Inaugurée le 12 mai 1870, la statue en bronze de Jasmin, œuvre du sculpteur Vital Gabriel Dubray, trône toujours à Agen sur une place à son nom. « Cette statue fut la seule rescapée de la rafle de Vichy en 1944 pour le bronze », précise Christian Moulié, chanteur lyrique agenais. Enlevée en janvier 2022 pour restauration, elle a retrouvé sa place en juin suivant, avec une patine verte plus claire. Doigt tendu vers la Garonne, elle accueille les piétons.
On peut encore voir à Agen sa maison natale, rue des Charretiers, le lieu de son apprentissage, rue Lamouroux, et son salon de coiffure place Jasmin. Le Musée des Beaux-Arts d’Agen conserve l’enseigne d’origine dans ses réserves.
Jasmin est l’un des rares Gascons à avoir donné son nom à un square, une rue et une station de métro à Paris (XVIe arrondissement). La station Jasmin, ouverte en 1922 par Fulgence Bienvenüe, relie les quartiers pauvres aux quartiers riches de la capitale. À Bordeaux, un square Jasmin existe également.
Enfin, l’association Le Jasmin d’Argent, basée à Agen, récompense depuis 1920 les poètes régionaux écrivant en français ou en langue d’oc. Un documentaire intitulé « Jasmin, le troubadour de la charité » a été réalisé par France 3.



