On a toujours l’air un peu naïf de s’émerveiller exagérément à l’étranger. Pourtant, la francophonie du Québec demeure une sorte de doux miracle, un îlot poétique dans un monde largement dominé par le pouvoir anglo-saxon. Nos lointains cousins sont indéniablement américains, avec cet esprit positif, entreprenant, optimiste et généreux typique du nouveau continent.
Mais ils ne se réduisent pas à cela. Ils nous ressemblent par ce mélange singulier d’ordre et de fantaisie que l’on retrouve dans leur usage de la langue. Et aussi par ce goût prononcé pour la culture, cette invention bouillonnante, ce dynamisme artistique qui semblent constituer un rempart solide face aux menaces extérieures et aux duretés de l’existence.
Comme si Dieu, lassé de la mauvaise humeur chronique des Français, en avait extrait une poignée hors de leur pays de cocagne pour les envoyer dans « quelques arpents de neige » et leur apprendre la vie. C’est ainsi qu’une tripotée de râleurs s’est métamorphosée en l’un des peuples les plus enthousiastes de la planète, et ce avec seulement deux semaines de vacances annuelles.
Le duo créatif Ana Sokolovic et Martin Genest
Au cœur du boulevard Saint-Laurent, non loin de la rue Sainte-Catherine, de la place des Arts et du quartier des Spectacles, se niche le Café Pita. C’est là que la jeunesse studieuse et non blasée de Montréal vient siroter un café torréfié sur place ou « magasiner » un thé matcha importé d’ailleurs. On s’y rend en métro ou à pied, à condition de supporter une température glaciale de moins 16 °C, de prendre garde aux trottoirs verglacés et de respecter scrupuleusement la signalisation pour traverser, sous peine d’une amende salée.
J’ai rendez-vous avec Ana Sokolovic, la compositrice de Clown(s), et Martin Genest, le metteur en scène. La première représentation est prévue pour le lendemain au théâtre Maisonneuve, qui se porte à merveille. Située à un jet de pierre, cette « petite » salle moderne de 1 500 places accueille régulièrement des spectacles de théâtre et de danse.
Ana et Martin sont installés au fond du café et se réchauffent avec un thé. Originaire de Serbie, Ana Sokolovic évoque un peu Anne Alvaro, l’actrice courtisée par Bacri dans Le Goût des autres. Figure respectée de la création contemporaine québécoise, elle a reçu plusieurs récompenses internationales prestigieuses. Ses quatre opéras ont été joués à Londres, San Francisco, Boston et au Festival d’Aix-en-Provence.
À qui ressemble Martin Genest ? À Jean-Paul Rouve arborant un catogan. Chouchou de la scène montréalaise depuis son adaptation de Festen au théâtre, il a également travaillé comme chorégraphe sur Le Rossignol de Stravinsky, mis en scène par Robert Lepage. L’Académie québécoise du théâtre l’observe avec des yeux admiratifs, semblables à ceux de Chimène pour Rodrigue.
Une collaboration artistique fructueuse
La musicienne et le scénographe collaborent pour la première fois, mais probablement pas pour la dernière. « Je me suis sentie écoutée », confie Ana avec gratitude. « Sa musique est tellement visuelle que je n’ai pas cherché à en rajouter », ajoute Martin avec une modestie touchante.
Ana a écrit le livret, mais aurait du mal à en parler en détail : « Il n’y a pas d’histoire, c’est la musique qui raconte. » Et comment est cette musique ? Modale ou tonale ? Ces subtilités d’esthète ne la préoccupent guère. « L’opéra reflète ce qu’il y a en nous. Le but n’est pas de comprendre intellectuellement, mais d’entrer dans des sentiments mêlés et complexes. »
Une pluie d’images et une finesse musicale remarquable
Pour la compositrice, tout est parti du livre Masques et Bouffons de Maurice Sand, le fils de George Sand, qui retrace l’histoire du clown depuis l’Antiquité. Elle a ensuite imaginé une structure en sept tableaux, allant de la naissance à la mort, pour donner une trame organique à ce thème universel.
À l’Université de Montréal, elle a rencontré Mariella Pandolfi, anthropologue, psychanalyste et petite-nièce de Puccini, qui lui a fait découvrir Dario Fo, prix Nobel de littérature et acteur. Ce Goldoni moderne a inventé un langage hybride, le grommelot, dont s’est inspirée la compositrice. Si elle préfère laisser ses influences musicales dans l’ombre, elle avoue une passion pour Federico Fellini (Les Clowns), Jacques Tati, Charlie Chaplin et Buster Keaton. Après une heure de conversation, le mystère entourant cette création mondiale demeure entier.
Le lendemain, les feux de la rampe vont enfin l’éclairer. Le spectacle s’ouvre sur une voiture pleine à craquer, avec des valises empilées sur le toit. Des personnages attifés de manière drôle et originale semblent tout droit sortis d’un film d’Emir Kusturica. L’ensemble instrumental, composé de trompette, cor, tuba, trombone et percussions, rappelle les fanfares de No Smoking, mais le son d’Ana Sokolovic est moins typé que celui de Goran Bregovic.
La compositrice a jeté son dévolu sur les ondes Martenot, qui confèrent une couleur irréelle et décalée à la musique. Les mots de langues différentes affluent sous forme d’onomatopées. C’est très original et jamais ennuyeux. On a l’impression d’assister à une répétition, une mise en jambes, un échauffement vocal où tout serait déjà réglé au millimètre. Comme une coupe « décoiffée » exécutée avec un soin jaloux.
Des acrobates sautent sur un trampoline, des spermatozoïdes géants se mettent « au vert », une scène se dédouble en noir et blanc sur un écran. Cette pluie d’images ne lasse jamais, car le timing est étudié, précis et virtuose. La musique d’Ana Sokolovic fourmille d’idées, de finesse et de détails. Elle n’existe jamais en soi, mais toujours en vibration avec la scène, sans cliché ni raideur. Tout cela est formidablement humain et raffiné. Derrière ce charivari généreux et foutraque, se cache un ordre mystérieux et une expression très pure. Les quatre solistes, les chœurs et les musiciens dirigés par Jiri Rozen méritent amplement les ovations du public.
C’est lui, le public québécois, qui apporte in fine la touche finale indispensable au spectacle. Sa chaleur, sa joie enfantine, ses rires, sa bienveillance et sa concentration transforment une nuit de création en un véritable « jour de fête ». Après le spectacle, la « rumba » se poursuit autour d’un verre de mousseux et de bonbons multicolores. Il faut au moins cela pour affronter la rigueur de l’hiver et supporter les clowneries peu amusantes d’un voisin envahissant.