La voix des écrivains haïtiens face à l'effondrement sécuritaire et politique
Écrivains haïtiens : regards sur un pays en crise

La littérature haïtienne face à l'effondrement d'une nation

Le mois de janvier a ravivé la mémoire douloureuse du séisme dévastateur de 2010, tandis que février devait symboliser un renouveau démocratique avec des élections prévues le 7. Ces scrutins ont été rendus impossibles par une insécurité généralisée qui paralyse le pays, où les gangs continuent de faire la loi. Dans ce contexte de crise profonde, quatre écrivains haïtiens, vivant tant dans leur pays natal qu'à l'étranger au Québec, aux États-Unis, en France ou en Allemagne, ont accepté de livrer leur regard sur Haïti à travers les livres qu'ils publient en ce début d'année.

Une production littéraire foisonnante en temps de crise

Lyonel Trouillot revient avec Bréviaire des anonymes aux éditions Actes Sud, un ouvrage puissant qui sera présenté ce samedi soir à la Maison de la Poésie à Paris. Kettly Mars publie quant à elle Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps chez Mémoire d'encrier, un roman décrit comme torride et inquiet.

La poésie occupe une place centrale dans cette production littéraire. René Depestre, âgé de 101 ans, voit ses œuvres poétiques complètes rééditées dans Rage de vivre aux éditions Seghers. Rodney Saint-Éloi fait flamber le verbe dans Fais du feu (Mémoire d'encrier) et sera présent à la Maison de la Poésie le 10 février avec Capitaine Alexandre.

James Noël : la plume au cœur de Port-au-Prince blessée

James Noël trempe sa plume dans les blessures de sa ville de Port-au-Prince avec Paons (Au diable vauvert). Il sera présent à la Maison de la Poésie le 19 février avec Arthur H. Son recueil Paons résonne comme le bruit des coups de feu qui déchirent Haïti, tout en déployant les plumes multicolores de son pays natal.

Éloigné de son île depuis qu'il vit en France et actuellement en résidence à Berlin, Noël lance un cri pour saluer la mémoire d'une amie poétesse assassinée. Son ouvrage rend hommage aux disparus, dont la conteuse Mimi Barthélémy, décrite comme la petite fée d'Haïti, mais aussi au peintre Soulages.

Le recueil suit le poète dans ses voyages à travers le monde, de Montevideo à Cotonou en passant par Venise, tout en maintenant un dialogue constant avec son pays d'origine : Allo pays/ Derrière le combiné l'exil. Noël se fait également chantre de l'amour et de la vie, affirmant : Une forêt nous survivra/ chacun détient la graine / de cette merveille qui fait monter la vie.

Le témoignage poignant d'un retour au pays défiguré

James Noël est revenu deux fois dans sa ville natale de Hinche, qu'il décrit comme une ville en roue libre, où tout peut arriver. Depuis mars 2025, la situation s'est considérablement dégradée : les gangs ont pris d'assaut la ville de Mirebalais, située à une heure de voiture, provoquant un déplacement massif de population vers Hinche.

Hinche s'est retrouvée ville refuge, explique l'auteur. La petite ville que j'ai connue est devenue comme une mégalopole, sans les moyens d'une mégalopole. La proximité avec la frontière dominicaine, par laquelle transitent armes, drogues et même organes, a transformé la région en plaque tournante du trafic.

Port-au-Prince est devenue inaccessible depuis la fermeture des aéroports par les Américains. On peut tricher, avoir de l'argent, prendre un hélicoptère. Si tu n'en as pas, tu passes par un chemin de traverse. Revenir au pays, c'est de toute façon à tes risques et périls.

La culpabilité de l'écrivain en exil

Noël confie porter depuis cinq ans le projet de ce livre intitulé Paons, mais la dégradation rapide de la situation en Haïti a transformé son approche. Haïti a basculé totalement dans autre chose. Et je crois que c'est vraiment la culpabilité de l'auteur qui parle d'un lieu depuis l'extérieur qui a fait que je me collais à l'actualité.

L'assassinat du président Jovenel Moïse, les kidnappings et les meurtres qui ensanglantent le pays contrastent violemment avec la vie de l'écrivain qui traversait le monde comme auteur, invité un peu partout. Cette dissonance est vécue comme un cancer.

La beauté, la merveille d'Haïti que j'ai connue se retrouvait complètement déplumée par les gangsters, par les politiques, qui mènent la même politique que les gangsters, dénonce Noël, faisant référence au régime de Michel Martelly. Cette merveille, qui était déjà dans mon roman Belle Merveille, ressemblait à un oiseau totalement déplumé.

Une absence d'horizon et la mainmise étrangère

Pour James Noël, il n'y a pas d'horizon pour Haïti dans la situation actuelle. Il pointe du doigt l'influence déterminante des États-Unis : Les États-Unis décident de tout, font absolument ce qu'ils veulent, comme au Venezuela. Comme ils essaient de faire en voulant démanteler l'Union européenne. Comme ils l'ont fait avec Haïti qui a toujours été un laboratoire.

Une production littéraire riche et diversifiée

En librairie paraissent également les romans de Louis-Philippe Dalembert, Je n'ai jamais dit papa (Robert Laffont), émouvant récit autobiographique centré sur la figure absente du père, et de Néhémy Pierre-Dahomey, L'Ordre immuable des choses (Le Seuil), qui raconte sans tabou l'initiation d'un Dolmancé à Port-au-Prince. Ces deux ouvrages font resurgir, entre autres thèmes, les enfances haïtiennes de leurs auteurs.

Enfin, les éditions Zulma rééditent un roman magnifique de la grande écrivaine haïtienne Marie Vieux-Chauvet (1916-1973), dont le titre résume à lui seul l'actualité d'Haïti : La Danse sur le volcan.

Paons de James Noël, publié aux éditions Au diable vauvert, compte 208 pages et est disponible au prix de 19 euros.