Deux expositions mettent en lumière les femmes de l'économie maritime
Le CIAP des Récollets accueille depuis le samedi 28 mars deux expositions majeures, « Femmes du port » et « Fragment », qui révèlent la place essentielle occupée par les figures féminines dans l'économie maritime du XVIIe siècle à nos jours. Historiquement écartées des métiers de la mer et reléguées à la marge des récits, ces femmes attendront le XXIe siècle pour retrouver leur juste place dans l'histoire maritime.
Une réhabilitation nécessaire
Longtemps oubliées, ces figures – ramendeuses, ouvrières ou dirigeantes d'établissements liés à l'industrie portuaire – sont enfin célébrées au sein de l'ancien couvent des Récollets. Les expositions, visibles pendant plusieurs mois, constituent une archive précieuse de pratiques historiques et traditionnelles dont il ne reste aujourd'hui presque plus rien. Le CIAP poursuit ainsi une mission de réhabilitation essentielle.
« Femmes du port » : une présence permanente
Installée au premier étage, l'exposition « Femmes du port » démontre à travers une dizaine de panneaux et d'éléments vidéo que les femmes ont occupé une place importante et permanente dans plusieurs secteurs clés de l'économie maritime. Un costume ainsi que des témoignages vidéo accompagnent cette présentation exhaustive.
L'exposition rappelle notamment que leur éloignement historique du monde marin tient autant à des représentations culturelles – les dangers de la mer ayant longtemps été symbolisés par des figures féminines comme les sirènes, sorcières ou Itsas laminak – qu'à des obstacles juridiques. La promulgation en 1681 d'une ordonnance nationale les excluant du statut de marin en est un exemple marquant.
Des ouvrières essentielles
Quasiment absentes de l'histoire de la navigation, bien que certaines aient réussi à embarquer en se déguisant, les femmes ont malgré tout participé activement aux activités de pêche. Dès le XVIIIe siècle, elles se sont illustrées dans la confection et l'entretien des filets de pêche, ainsi que dans les presseries. Employées à la journée, veuves et jeunes filles constituaient alors une main-d'œuvre essentielle à la transformation des produits de la mer.
Certaines dirigeaient même d'importants ateliers de transformation de poisson, comme en témoignent plusieurs dizaines de documents soigneusement archivés. Plus tard, au XXe siècle, elles occupaient en très grande majorité (80 % des effectifs) les usines de conserverie qui se développaient sur le territoire, la première faisant son apparition en 1917 à Ciboure.
« Fragment » : l'art textile au service de la mémoire
Dans une autre salle, l'artiste textile Elena Véran Caron, âgée de 27 ans, s'intéresse dans le cadre de son exposition « Fragment » aux « ramendeuses » et filetières. Ces femmes fabriquaient et réparaient les filets au sein du foyer ou sur les quais, une technique transmise de génération en génération jusqu'à la quasi-disparition du métier aujourd'hui.
Originaire de Ciboure et aujourd'hui basée à Bruxelles, la jeune artiste propose une déambulation mêlant installations, œuvres textiles et archives, fruits de plusieurs années de recherches sur le sujet. Ces documents invitent le visiteur à redécouvrir ces femmes et l'empreinte qu'elles ont laissée sur le territoire, tout en questionnant leur effacement des mémoires collectives.
Un héritage préservé
Pour mener à bien ce travail, l'artiste a collaboré avec l'association Uhaina, qui soutient les marins en difficulté, et rencontré plusieurs témoins vivants de cet art traditionnel. Parmi eux, Irène Menat, dernière filetière-ramendeuse à avoir exercé localement. « Irène a beaucoup témoigné, fourni des images, participé à des vidéos et montré les gestes », salue l'artiste.
Très émue par l'exposition, Irène Menat se réjouit de voir son métier de toujours enfin mis en lumière : « Sans ce travail, ce métier aurait été oublié. » Elle pose d'ailleurs aux côtés de la vidéo qui la montre reproduire les gestes qu'elle a pratiqués toute sa vie.
Une invisibilisation révélée
Elena Véran Caron reconnaît avoir elle-même appris beaucoup de choses sur cette histoire oubliée, ce qui lui a confirmé l'intérêt d'y consacrer une exposition. « C'est en discutant avec ces personnes que j'ai découvert la vie de ces femmes qui avaient été complètement invisibilisées. J'ai grandi à cinq minutes d'elles et je n'en avais jamais entendu parler ! »
L'artiste poursuit : « En écoutant leurs histoires, l'idée est née de théoriser leur invisibilisation du travail ouvrier et de créer une archive complète, accessible à tous. Quelque chose qui reste. » Ces deux expositions constituent ainsi un hommage nécessaire et documenté à ces femmes dont le rôle a trop longtemps été occulté dans l'histoire maritime française.



