Calder à la Fondation Louis Vuitton : le génie du mouvement
Calder : le génie du mouvement à la Fondation Louis Vuitton

Et pourtant elles tournent. En exposant trois cents œuvres d'Alexander Calder (1898-1976), la Fondation Louis Vuitton offre une magnifique rétrospective à ce Tourangeau de Pennsylvanie, à ce Parisien du Connecticut. Raffinant ses ballets de pastilles giratoires, ses poussières de satellites, le maître des suspensions allégées ne cessa d'instiller de l'émotion dans des formes cinétiques. Avec le concours de Dieter Buchhart et Anna Karina Hofbauer, la commissaire générale de l'exposition, Suzanne Pagé, définit Calder comme un « génie du rien, mécanicien du rebut, recycleur de l'ordinaire ». On entre ici dans sa vie comme dans un atelier.

Les débuts d'un artiste ingénieux

À l'orée du XXe siècle grandit ce natif de Philadelphie, petit-fils et fils de sculpteur, élève à la fois d'une école d'ingénieurs et de l'Art Students League de New York. Arrivant à Paris il y a exactement un siècle, le jeune artiste installé en 1926 dans un atelier de la rue Daguerre gagne d'abord sa vie avec une performance d'inspiration foraine : un cirque miniature de 160 figurines, acrobates, clowns, animaux, animés par le démiurge lui-même, sonorisant avec un sifflet les évolutions de ces mini-marottes dans l'esprit du « Parade » de Satie. Assistent à ces séances ses futurs amis Joan Miró, Le Corbusier et Fernand Léger. De ce dernier, il réalise un portrait-sculpture en fil de fer, contemporain de ceux de Joséphine Baker et Kiki de Montparnasse.

L'invention des mobiles

Un moment déterminant survient en 1930 lors de sa visite à l'atelier de Mondrian. Une puissance d'abstraction va en résulter : combiner matière, espace, lumière, mouvement, dans des grappes de minuties rotatives. C'est Marcel Duchamp, à l'occasion d'une exposition en 1932 à la galerie Vignon, qui proposera pour ces œuvres l'appellation de « mobiles ». Dès lors, l'espace commande une manière : des tensions filaires, des pesées articulées, des pétales ligneux ou ferreux animés par des mécanismes incorporés, par des souffles d'air aléatoires, et jusqu'à la main des visiteurs.

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Cultivant des angles d'incidences imprévisibles, oscillant selon une systématique du hasard, les mobiles de Calder dignifient des matériaux humbles : copeaux de bois, boîtes de conserves ou de cigares, ficelles, feuilles d'étain, suivant les variations d'un « sculpteur de vent, forgeron lunaire », écrira Gabrielle Buffet, tandis que Nancy Cunard y voyait comme les rimes d'un poème tactile. Déliant la matière de la masse pour la confronter au vide, ses créations produisent l'effet hypnotique d'un pendule. Contemporain des partitions de Varèse et des premières musiques stochastiques, Calder connaissait le principe d'incertitude découvert par Heisenberg, lequel avait théorisé la part d'aléa dans la position et la vitesse d'une particule. Ses assemblages aériens en portent la trace : si la structure procède de la matière, c'est la figure qui lui confère un sens ouvert.

Un artiste engagé et prolifique

Quittant en 1933 une Europe lourde de menaces pour installer un atelier à Roxbury, Connecticut, Calder va cultiver les polymorphies de son art. Une saisissante série de bijoux élaborés pour son épouse Louisa et leurs proches, dans une inspiration qui pourrait évoquer des motifs à la fois minoens et aztèques, inclut à l'occasion une croix de Lorraine, signe adressé à la France libre, après le signe adressé à la résistance aux totalitarismes, à l'Exposition universelle de 1937, avec sa Fontaine au mercure exposée aux côtés de Guernica dans le pavillon de la jeune République espagnole.

Leçons d'espace et stabiles

Surprenants aussi, ses poissons mêlent des écailles de verroterie à des éclats de miroir et de porcelaine. La grande chorégraphe Martha Graham en tirera des leçons d'espace, tant la manière de ce derviche des équilibres aurait pu consoner avec la définition que Flaubert avait donné de son propre style, une « savante rotation d'aspects ». Et c'est après le retour de Calder en France en 1945 qu'un futur exégète de Flaubert, Jean-Paul Sartre, lui consacra un article décisif. Le voyant libéré de « la servilité de la statue », le philosophe insistait sur l'ipséité de ses créations, à ses yeux moins mimétiques qu'autoréférentielles.

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C'est que la signature de l'artiste, installé au début des années 1950 dans la campagne tourangelle de Saché, s'affirmait pour s'amplifier en « stabiles », une dénomination trouvée par Jean Arp : des sculptures monumentales assujetties par un ensemble de rivets et boulons, crêtées de saillants dentelés. Pour la première fois, la Fondation Louis Vuitton utilise ses pelouses extérieures en exposant deux de ces réalisations géantes, Black Flag et Five Swords. Elles sont à l'unisson de celle ornant à Paris l'esplanade de l'Unesco.

Un héritage durable

Artiste officiel ? Plutôt un explorateur de la modernité, qui verra le dernier Calder orner des avions de la compagnie Braniff et, un an avant sa mort, customiser une Calder BMW Art Car, dans une veine évoquant les ironisations Pop Art d'un Warhol ou d'un Rauschenberg. Le petit cirque de 1926 allait tirer son rideau cinquante plus tard avec le décès en 1976 de son directeur. Inspirant Tinguely pour ses mobiles, Richard Serra pour ses stabiles, le legs de Calder n'a cessé de bourgeonner dans l'art contemporain, comme une éternelle floraison de pétales en lévitation.

« Calder, rêver en équilibre », Fondation Louis-Vuitton, jusqu'au 16 août. Catalogue (Fondation Louis-Vuitton et Hazan, 360 p., 45 €).