Rome est à l'aise avec sa disparition. Son déclin ne lui donne pas l'impression de sortir de l'Histoire. En avoir été le centre pendant si longtemps suffit à son bonheur. Voilà peut-être une différence avec Paris. Une ville enchanteresse, certes, mais qui découvre depuis quelques années un tempérament auquel elle était étrangère : l'amertume. Soit un début de rage suscitée par l'évidence de son déclassement. D'où, sans doute, la violence extravagante qu'on y rencontre, et qui devient tristement fameuse à l'étranger.
Paris ne sait plus s'amuser, Rome oui
Jeudi dernier, 7 mai, elle l'a prouvé. En inaugurant l'exposition C'était bien, dans une galerie du centre, via Fernando di Savoia. L'occasion de célébrer une des plus belles histoires d'amour de la vieille Europe, celle entre Jacques de Bascher, un des hommes les plus beaux, les plus chics et les plus lumineux de Paris, et Karl Lagerfeld. Dix-neuf ans de vie commune.
Des centaines de lettres de Karl Lagerfeld à Armelle de Bascher
Jacques de Bascher est mort en 1989 du sida, le créateur s'en est si peu remis qu'il a passé le reste de sa vie à y penser, à l'imaginer, à le voir aussi, dans ses rêves. Ces maux sont sans remède. En parler donne l'illusion de se soigner. C'est ce qu'a fait Karl Lagerfeld. Pendant vingt-cinq ans, il a envoyé des centaines de lettres et dessins à Armelle de Bascher, la mère de Jacques. Cette exposition les révèle pour la toute première fois.
S'il y a bien une chose que l'Europe sait encore faire, c'est accorder de l'importance à ces choses-là. Traiter l'histoire d'une émotion avec le même sérieux que celle d'une campagne militaire. On se dit que l'esprit de dérision n'a pas encore dévoré toutes les grâces.
Ce jeudi, à Rome, l'avocat international Richard Mogni, l'organisateur de l'événement, présentait donc, avec Silvia Venturini Fendi, cette histoire d'amour mise en scène sous la forme d'une correspondance enfin exposée, avec talent, par la curatrice Clara Tosi Pamphili. Pour Richard Mogni, « l'exposition vise à faire connaître la personne de Karl Lagerfeld et non plus seulement le personnage public. Elle vise aussi à montrer sa sensibilité et sa dignité, que la vraie mort, c'est l'oubli, contre lequel on lutte souvent ».
Lagerfeld, incarnation d'une civilisation
Une centaine de personnes déambulaient dans les allées, se saluant d'un hochement de tête parti du front, non d'ailleurs qu'ils se connaissaient, mais ils feignaient de se reconnaître. Une coquetterie, certes, mais qui ajoute de l'intérêt à ce genre de vernissage. La dimension de l'événement dépassait le cadre de la mode et de l'évidente célébrité de Karl Lagerfeld. Puisqu'au fond, cet homme capable de s'exprimer dans toutes les langues de l'histoire de l'Europe, qui collectionnait les livres et aimait en parler, incarnait une civilisation.
De Dubai à New York, Karl Lagerfeld dominait parce qu'il incarnait à lui seul la créativité d'un continent qui ne savait plus faire grand-chose d'autre. Oui, nous n'avions plus d'argent, nous n'avions plus d'influence, mais nous avions le goût. Cet état d'esprit planait sur la ville comme un dernier rappel de ce que nous avions été. Ce que nous n'étions plus, et tant pis.
Un verre de chic chez Maria Teresa Fendi
Le lendemain de l'exposition, Maria Teresa Fendi, amie de Jacques de Bascher et de Karl Lagerfeld, organise un verre de chic, dans le studio de l'artiste israélien Shay Frisch Peri. Le tout dans un lieu inouï et impossible même à concevoir. Un appartement d'une vétusté pleine d'élégance, d'où plusieurs fenêtres donnaient très exactement sur la fontaine de Trevi. Qui a même l'imagination qu'un tel lieu puisse exister quelque part ?
Une bouteille de champagne rosé pour dix personnes, dont l'ancien ministre Philippe Douste-Blazy. Maria Teresa Fendi, assise, salue de loin. Elle n'en fait jamais trop : ni dans ses mouvements, ni dans ses propos, ni dans ses gestes, ni même dans sa politesse. Dehors, les États-Unis, Israël et l'Iran s'affrontaient. Rome, elle, somnolait parmi ses visiteurs, avec la satisfaction d'une vie bien remplie.
C'était bien, lettres de Karl Lagerfeld à Armelle de Bascher, jusqu'au 30 juillet 2026. Spazio Opis, Via Ferdinando di Savoia 2, Rome (Italie).



