Comédie du livre : une édition plus féminine que jamais
Comédie du livre : édition plus féminine que jamais

La Comédie du livre, qui se tient ces vendredi 22, samedi 23 et dimanche 24 mai au Peyrou, attire chaque année des dizaines de milliers de visiteurs. Son directeur Régis Penalva explique les raisons de ce succès malgré les difficultés que traverse le secteur du livre à l’heure actuelle.

Une édition placée sous le signe de la féminité

Cette édition de la Comédie du livre semble plus féminine que jamais. Est-ce une volonté affirmée ?

Oui, clairement. C’est une tendance de fond depuis plusieurs années : redonner aux femmes créatrices la place qui leur revient et qui leur a été injustement refusée pendant longtemps. Aujourd’hui, on assume pleinement cette orientation en confiant la création de l’affiche et une exposition à Marion Fayolle ou en donnant une carte blanche à Salomé Saqué. D’autant plus qu’elle est une jeune autrice, avec deux livres publiés, même si Résister a rencontré un succès éditorial important. Elle a elle-même choisi de s’entourer exclusivement d’autrices pour cette carte blanche. Ce n’est pas anodin. Cela montre que cette dynamique dépasse l’organisation du festival.

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En bande dessinée, on a travaillé avec le collectif Girlxcott de Montpellier, qui rassemble des autrices et dessinatrices locales. Ensemble, on a construit une programmation clairement féminine et féministe. Donc oui, on peut le dire sans exagérer : c’est probablement l’édition la plus féminine de l’histoire du festival. Aujourd’hui, plus de la moitié des invités sont des autrices. Il y a quinze ans, c’était impensable.

Le paradoxe des librairies

C’est la première édition sans la librairie Sauramps. Pourtant, les rencontres littéraires récentes ont rencontré un grand succès. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

Il y a plusieurs éléments. D’abord, la situation spécifique de la librairie Sauramps, que je ne connais pas dans tous ses détails, mais qui nous attriste tous. C’est une institution locale, donc forcément, son absence marque. Ensuite, il faut élargir le regard : ce n’est pas un cas isolé. À l’échelle nationale, on observe une fragilisation de certaines grandes librairies ou de groupes entiers comme Gibert ou Le Furet du Nord, par exemple. Il y a des signaux préoccupants sur ces grandes structures du commerce du livre.

En parallèle, on constate que les petites et moyennes librairies, notamment à Montpellier, se portent plutôt bien. Je pense à La Cavale, Fier de lettres, La Géosphère et d’autres encore. Elles trouvent leur public, elles s’ancrent dans les quartiers, elles créent du lien. Ce paradoxe s’explique en partie par le modèle français du livre, qui repose sur un équilibre fragile. Et cet équilibre tient beaucoup à un dispositif essentiel : la loi sur le prix unique du livre.

Le prix unique du livre menacé ?

Justement, est-ce que cela signifie que le modèle des librairies est menacé ?

Il est clairement sous pression. Et surtout, il dépend d’un cadre réglementaire précis. La loi sur le prix unique du livre est absolument fondamentale. Elle permet à toutes les librairies, quelle que soit leur taille, de vendre les ouvrages au même prix. Sans elle, la concurrence serait totalement déséquilibrée.

Aujourd’hui, certaines forces politiques remettent en cause cette loi. Elles défendent l’idée d’un marché totalement libéralisé. Mais si cette loi disparaissait, ce serait une catastrophe pour les librairies indépendantes, les centres-villes, les territoires ruraux aussi. Ce serait aussi une catastrophe pour l’édition et pour ce qu’on appelle la bibliodiversité. Les libraires jouent un rôle central : ils défendent des livres variés, ils prennent des risques, ils mettent en avant des auteurs peu connus.

À l’inverse, les grandes plateformes comme Amazon fonctionnent avec des algorithmes qui concentrent l’attention sur un nombre très limité de titres. Cela favorise toujours les mêmes ouvrages, les mêmes auteurs, et cela appauvrit l’offre globale. Au final, si ce modèle s’effondre, c’est toute la chaîne du livre qui est fragilisée : les auteurs, les éditeurs, les diffuseurs. C’est un effet domino.

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Concentration et polémique chez Grasset

En parlant de concentration, la polémique récente autour du licenciement de Nora chez Grasset a marqué le secteur. Est-ce que cela suscite de l’inquiétude parmi les auteurs et les acteurs présents au festival ?

Oui, tout le monde en parle. C’est un sujet de discussion constant depuis plusieurs semaines. Et cela dépasse largement le cas de Grasset. Cela interroge l’ensemble du secteur. Le groupe Hachette est présent à la Comédie du livre mais pas de manière dominante dans la programmation. Il y a quelques auteurs, notamment trois auteurs publiés chez Grasset, qui avaient été invités avant cette affaire. Ce sont des écrivains importants, que Nora avait accompagnés. Il n’était pas question de les exclure.

On a aussi des auteurs publiés chez Jean-Claude Lattès, qui appartient au même groupe. Donc il n’y a pas de boycott systématique. En revanche, il y a une vigilance très claire. On observe l’évolution des maisons d’édition. Et dans certains cas, on prend des décisions. Par exemple, nous ne travaillons plus avec Fayard parce que, selon nous, ce n’est plus une maison d’édition au sens traditionnel. C’est devenu une structure de propagande.

Notre ligne est simple : peu importe les sensibilités littéraires ou idéologiques, tant qu’il y a pluralité, débat, ouverture. Une maison d’édition doit rester un espace de diversité. Si elle devient un outil militant fermé, on ne souhaite plus collaborer.

Une bataille culturelle dans le monde du livre

Peut-on parler d’une véritable bataille culturelle aujourd’hui dans le monde du livre ?

Oui, ce terme n’est pas exagéré. On en a beaucoup parlé pendant le festival, notamment avec Salomé Saqué, Blanche Sabbah ou encore Titiou Lecoq. La notion de bataille culturelle est au cœur de leurs travaux. La bande dessinée de Blanche Sabbah est le pendant du livre Résister de Salomé Saqué. Ce sont des œuvres qui interrogent les imaginaires, les récits dominants, les rapports de pouvoir.

Mais il faut aussi relativiser : le champ littéraire a toujours été traversé par des tensions, des débats, des oppositions idéologiques. Il y a toujours eu une droite littéraire, une gauche littéraire, des controverses, des affrontements intellectuels. Ce n’est pas nouveau.

Ce qui l’est, en revanche, c’est le niveau de concentration. Aujourd’hui, on voit une accumulation massive de moyens de production, de diffusion et de médiatisation entre les mains d’un nombre très restreint d’acteurs, parfois même d’un seul individu. Et quand cette concentration s’accompagne d’un agenda idéologique assumé, cela pose un vrai problème. Parce que cela peut influencer non seulement ce qui est publié, mais aussi ce qui est visible, ce qui est promu, ce qui existe dans le débat public.

Donc oui, il y a une bataille culturelle, mais elle se joue aussi sur le terrain économique et médiatique.

Trois temps forts du festival

Si vous deviez citer trois temps forts de ces trois derniers jours, lesquels choisiriez-vous ?

Ce vendredi, sans hésitation, la rencontre entre Salomé Saqué et Blanche Sabbah. C’est le moment phare de la carte blanche. C’est un échange très attendu, à la fois engagé, accessible et ancré dans les préoccupations actuelles.

Samedi, je dirai la soirée autour de la chanson populaire et du mépris de classe, suivie du karaoké littéraire. C’est un moment important, parce qu’il montre une autre facette du festival. On a beaucoup parlé de politique, de luttes, d’idées, mais la Comédie du livre, c’est aussi du plaisir, du partage, de la convivialité. Cette soirée incarne ça : une culture vivante, accessible, joyeuse. Ce n’est pas seulement un espace de réflexion, c’est aussi un lieu où on se retrouve, où on échange, où on s’amuse.

Dimanche, la rencontre de clôture avec Elias Sanbar et Elie Barnavi. Là, on revient à quelque chose de plus solennel. Cette discussion apporte une dimension internationale et politique forte à la fin du festival. Cela résume bien l’esprit de la Comédie du livre : un équilibre entre réflexion, engagement, diversité culturelle et moments de partage.