Les accusations de Guillaume Cizeron reléguées au second plan par le débat sur le genre
Les révélations de Gabriella Papadakis dans son livre Pour ne pas disparaître, publié début 2024, ont suscité un vif écho médiatique, éclipsant parfois le cœur de son propos. Alors que les Jeux Olympiques de 2026 approchent, les critiques portées contre son ancien partenaire Guillaume Cizeron ont capté l'attention, mais c'est bien la question des dynamiques de genre dans le patinage artistique qui constitue l'essentiel de l'ouvrage. Papadakis y décrit un malaise personnel et un système hétéronormé dépassé, hérité des danses de salon où l'homme guide et la femme suit.
Un cadre patriarcal ancré dans la tradition
Dans une interview à 20 Minutes TV, Gabriella Papadakis explique : "C'est encore très présent en danse sur glace. La femme est là pour suivre, imiter son partenaire." Thomas Nabais, médaillé de bronze aux championnats de France 2024, partage ce constat : "Je trouve que les choses n'ont pas vraiment bougé. On attend vraiment beaucoup des filles pour performer la féminité, et de nous pour la masculinité." Cette narration romantique et sexualisée, avec des thèmes comme Roméo et Juliette récurrents chaque année, sert à la fois le grand public et les juges, perpétuant des stéréotypes tenaces.
Nathalie Péchalat, consultante pour France TV, résume cette dichotomie : "On disait souvent que l'homme est le vase et la femme la fleur." Guillaume Cizeron avait déjà critiqué ce système en 2018, qualifiant les hommes de "potiches" et les femmes de "déesses". Thomas Nabais ajoute : "Les filles, on attend d'elles qu'elles soient belles et qu'elles performent techniquement. C'est structurel."
Des pressions esthétiques disproportionnées sur les patineuses
Gabriella Papadakis révèle des déséquilibres profonds, où les femmes doivent dès le plus jeune âge répondre à des attentes esthétiques exigeantes. Certaines patineuses se lèvent à trois heures du matin pour se coiffer et se maquiller, tandis que les hommes bénéficient d'une tolérance accrue. Papadakis précise : "À l'entraînement, il faut aussi avoir l'air parfaitement maquillée, apprêtée." Les juges, présents lors des séances, scrutent ces détails, ajoutant une pression supplémentaire.
Karine Arribert, entraîneure à Vilard de Lans, tente de protéger ses athlètes des remarques grossophobes : "Si les juges conseillent aux jeunes femmes de perdre 2-3 kg, je m'y oppose clairement." À l'inverse, les patineurs profitent d'un traitement privilégié, souvent considérés comme des ressources rares. Nathalie Péchalat explique : "Inconsciemment, certains coachs font tout pour retenir les garçons. Même les parents des patineuses disent : 'ok il est chiant, mais sois conciliante'."
Des dynamiques de couple révélatrices de déséquilibres
Les relations varient selon les duos, comme l'illustrent Scott Moir et Tessa Virtue, mais de nombreux observateurs notent des cas où les patineuses apparaissent renfermées à côté de partenaires dominateurs. Une observatrice anonyme témoigne : "Les mecs sont comme des pachas alors que les filles n'arrivent pas à se regarder entre elles. Il y a un état d'esprit global où la fille est à la disposition du garçon." Ces silences forcés reflètent un mal-être systémique, où les femmes peinent à s'exprimer.
Le Canada pionnier dans la réforme du patinage
Pour briser ces schémas, le Canada, sous l'impulsion d'un groupe de travail incluant l'ancienne vice-championne du monde Kaitlyn Weaver, a lancé une révolution en ouvrant la danse sur glace aux couples non-mixtes et non-binaires. Cette initiative vise à :
- Permettre l'épanouissement des athlètes LGBTQ+ hors d'un cadre hétéronormé, dans un sport influencé par la culture queer, comme en témoignent les numéros de Papadakis et Cizeron inspirés du waacking et du voguing.
- Offrir des alternatives aux patineuses qui ne trouvent pas de partenaire, en leur permettant de s'épanouir dans des dynamiques non-mixtes.
Gabriella Papadakis, ayant patiné avec Madison Hubbell après sa retraite, souligne : "En patinant pour la première fois avec une femme, j'ai compris que les rôles de leader et de suiveur n'avaient pas nécessairement besoin d'exister. La première fois qu'on m'a demandé mon avis, j'ai pleuré."
La Fédération internationale de patinage (ISU) n'a pas encore officialisé ces changements, continuant à définir les couples comme mixtes. Cependant, comme pour l'autorisation du legging, une évolution semble inévitable, bien que lente, dans cette discipline conservatrice. Les débats initiés par Papadakis et Nabais pourraient ainsi accélérer une nécessaire remise en question des normes de genre dans le patinage artistique.