Un Prophète de Jacques Audiard : le choc d'un film de prison révolutionnaire
Un Prophète : le film de prison qui a marqué le cinéma français

Un Prophète : un choc cinématographique en 2009

En 2009, la sortie d’Un Prophète constitue un véritable choc pour le public et la critique. Le récit de Jacques Audiard, qui suit l’ascension de Malik, un jeune homme de 19 ans analphabète et sans repères devenant un chef de gang puissant, hanté par son crime originel, sidère par son réalisme cru et son onirisme. Basé sur un scénario initial d’Abdel Raouf Dafri et Nicolas Peufaillit, Audiard et son scénariste Thomas Bidegain forgent une proposition audacieuse de film de genre contemporain, en plaçant l’action dans un décor révolutionnaire : la prison.

Une volonté de renouveler les figures héroïques

Jacques Audiard expliquait en 2009, au festival de Cannes où le film était en compétition officielle, sa démarche : « Nous voulions fabriquer des héros à partir de figures que l’on ne connaît pas, comme les Arabes, souvent cantonnés à des représentations naturalistes au cinéma français. Nous visions un pur film de genre, à la manière du western, pour transformer ces visages en héros. » Cette approche visait à décloisonner le casting et refléter l’évolution des mythologies cinématographiques.

Le casting de Tahar Rahim : un choix décisif

Pour incarner Malik, un personnage trouble, Audiard a entrepris un long processus de casting, rejetant les acteurs établis comme Mathieu Kassovitz ou Vincent Cassel. Il cherchait un inconnu capable de s’effacer derrière le rôle. Sa rencontre avec Tahar Rahim, alors âgé de moins de trente ans et peu connu, s’est produite sur le tournage de La Commune. Audiard a été immédiatement convaincu, attiré par des « prototypes masculins juvéniles ». Tahar Rahim, avec son regard enfantin et perdu, a parfaitement incarné cette misère.

Pour préparer son rôle, Tahar Rahim a étudié des documentaires sur les prisons et les sans-abri, mais a vite compris qu’il devait « tout construire à partir de rien, inventer le rôle ». Son investissement a porté ses fruits : il a obtenu son premier grand rôle et a remporté un doublé aux César 2010, comme meilleur espoir masculin et meilleur acteur, un fait rare qui a conduit l’Académie à modifier son règlement pour interdire de tels cumuls.

La dynamique des personnages et les polémiques

Dans le rôle de César Luciani, Niels Arestrup, qui avait déjà collaboré avec Audiard, incarne un chef mafieux vieillissant, aveugle à l’ascension de son Brutus. Audiard explique : « Ce prophète annonce un nouveau prototype criminel, avec des structures délabrées face à de nouveaux venus d’une autre culture. » Cependant, la représentation d’un clan corse a suscité des critiques. Lors de la présentation à Cannes, le groupe Corsica Libera a dénoncé un « caractère raciste », tandis que le député Sauveur Gandolfi-Scheit a appelé à une mobilisation contre cette image négative.

Une révolution du genre carcéral

Un Prophète incarne l’évolution du film de prison dans les années 1990-2000, rompant avec les schémas traditionnels comme L’Évadé d’Alcatraz. Ici, il ne s’agit plus de s’échapper, mais de survivre aux conflits entre prisonniers, avec des surveillants moins stéréotypés. Le personnage de Malik, qui passe de l’ignorance à l’intelligence stratégique, illustre cette idée : « On observe un cerveau en action, utilisant son adaptabilité pour survivre et accéder au pouvoir », confie Audiard.

Succès et reconnaissance

Le public a répondu présent : avec un budget de douze millions d’euros, le film a réalisé 1,3 million d’entrées en France et près d’un million à l’international. La profession l’a plébiscité avec neuf César en 2010, dont Meilleur film et Meilleur réalisateur. En 2013, Sony a acheté les droits pour un remake, évoquant Sam Raimi à la réalisation, mais le projet est resté en suspens, peut-être signe qu’il est difficile de s’attaquer à un chef-d’œuvre.