Miles Davis et Louis Malle : le génie d'« Ascenseur pour l'échafaud »
Miles Davis et Louis Malle : le génie d'un film culte

C'est l'un des rares films dont la musique a fini par dépasser la notoriété, un phénomène presque unique dans l'histoire du cinéma, qui témoigne du génie de Miles Davis. Sa trompette enveloppe ce polar comme un linceul de soie, transformant chaque plan en menace sourde et soulignant l'errance de Jeanne Moreau dans les rues de Paris, morte d'inquiétude de ne pas voir son amant revenir du meurtre qu'ils ont planifié.

Le son de Miles Davis impose à l'ensemble une atmosphère si puissante qu'on pourrait presque fermer les yeux et se contenter d'écouter. Sans elle, Ascenseur pour l'échafaud (rediffusé ce lundi sur Arte) serait un bon thriller français de la fin des années cinquante. Avec elle, c'est une œuvre.

Une nuit, deux accords

Louis Malle, interrogé par François Chalais, a parlé d'« improvisation ». Il y a eu, en effet, un minimum de préparation. L'artiste arrive au studio du Poste Parisien le 4 décembre 1957 avec quatre musiciens : Barney Wilen au saxophone ténor, René Urtreger au piano, Pierre Michelot à la contrebasse, Kenny Clarke à la batterie. Il ne leur a rien fait répéter. Il leur donne sur place des instructions sobres : seulement deux accords, ré mineur et do septième, quatre mesures de chaque, ad libitum. C'est tout.

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Miles Davis a vu le film avant. Il s'en est imprégné. En studio, des extraits de vingt à trente secondes du film lui sont projetés en boucle sur l'écran de l'auditorium, et le quintette joue dessus. La séance dure trois heures environ pour produire cinquante minutes de musique, dont dix-huit seront retenues pour le film.

Cette improvisation produit une trompette qui ne conclut jamais, qui tourne en boucle comme l'angoisse de Jeanne Moreau errant dans Paris. Miles Davis a compris que le suspense n'est pas dans ce qui va arriver, mais dans l'attente qui ne finit pas.

Le plongeur de Cousteau

Louis Malle a vingt-cinq ans lorsqu'il tourne ce premier long-métrage de fiction. Le benjamin du cinéma français était, jusqu'ici, plongeur et cameraman pour le commandant Cousteau. Il a passé trois ans à bord du Calypso. Cette fructueuse collaboration marine a été couronnée par une Palme d'or obtenue pour Le Monde du Silence aux côtés de Jacques-Yves Cousteau. Louis Malle a été brièvement (huit jours) assistant de Robert Bresson sur le film Un condamné à mort s'est échappé.

En 1958, Ascenseur pour l'échafaud réalise 1,9 million d'entrées. Louis Malle reçoit le prix Louis-Delluc. Il avait déjà obtenu, avec le commandant Cousteau, la Palme d'or à Cannes en 1956 pour le documentaire Le Monde du silence. Le jeune cinéaste s'en inspire pour l'économie des moyens et le silence. Il puise aussi chez Hitchcock la mécanique du drame et la peur. Dans le cinéma, c'est un ovni. Il est le neveu par alliance de Ferdinand Béghin, l'industriel du sucre. Il a grandi à Thumeries, fief de l'usine familiale, au cœur de la grande bourgeoisie industrielle du Nord.

Sucre et celluloïd

Son frère aîné Jean-François Malle monte pour lui sa société de production, la NEF, à la façon des Films du Carrosse pour François Truffaut qui bénéficiait, quant à lui, de l'appui de son beau-père, Ignace Morgenstern. Ce fondateur de la maison de production et distribution Cocinor a produit le premier film de Truffaut et l'a soutenu plus discrètement par la suite. L'aisance financière, héritée ou épousée, conférera à Louis Malle comme à François Truffaut une très grande liberté de choix artistique.

Pour son premier film de cinéma, Louis Malle choisit d'adapter le polar éponyme de Noël Calef, paru chez Fayard en 1956. Pour l'écriture du scénario, il s'associe à Roger Nimier, plume brillante et caustique, auteur du Hussard bleu. On sent sa patte dans les soliloques de Jeanne Moreau. Certains critiqueront des dialogues faux. Le touriste allemand (incarné par Yvan Petrovich), qui apparaît comme un personnage secondaire, est assez démonstratif dans sa façon de s'exprimer sur l'Occupation, les bouteilles de champagne qui ont échappé à l'Occupant… Mais c'est le personnage qui manque de subtilités, pas nécessairement les dialogues.

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Florence et Julien, un couple de condamnés

L'histoire, en apparence, est celle d'un crime parfait qui ne l'est pas. Florence Carala (Jeanne Moreau) est l'épouse de Simon Carala (Jean Wall), grand industriel de l'armement, homme de pouvoir, arrogant, sûr de lui, qui domine le monde au dernier étage de son immeuble parisien. Elle s'est éprise de Julien Tavernier (Maurice Ronet), ancien officier parachutiste, vétéran d'Indochine, devenu l'homme de confiance de son mari.

La mécanique du polar démarre par un détail : Julien a pensé à tout pour faire passer le crime en suicide. Mais il oublie la corde qui lui a permis de grimper d'un étage. Il revient dans l'immeuble, prend l'ascenseur. Au même moment, le gardien coupe l'électricité. Et voilà Maurice Ronet coincé dans l'ascenseur… Un couple satellite – deux jeunes paumés – vient compliquer l'intrigue et précipite une seconde catastrophe en empruntant la voiture de Julien et son identité : le meurtre des touristes allemands dans un motel de Trappes. Voilà donc Julien accusé d'un meurtre qu'il n'a pas commis mais incapable de fournir un alibi sérieux… Et pour cause. Lino Ventura, en commissaire intuitif, pressent une relation trouble entre Julien et Florence Carala.

Pourquoi ce meurtre ?

La vraie question du film est : pourquoi tuer le mari ? Cette question, le film ne la pose jamais explicitement tant la mécanique narrative emporte tout. Pourtant elle mérite d'être posée, parce que la réponse fait passer un autre message qui déborde du polar traditionnel.

Quel est le mobile de Florence, d'abord ? Elle a certes épousé un homme puissant et craint mais elle pourrait très bien s'en séparer. Le divorce existe. La fuite est toujours possible. Rien dans sa situation objective ne rend le meurtre nécessaire. Si elle tue, c'est qu'elle ne raisonne pas. Elle est possédée. Julien n'est pas pour elle un amant, c'est une obsession, une condition d'existence. Carala n'est pas l'obstacle à contourner, il est la réalité elle-même à détruire. Le désir de Florence est totalitaire : il ne laisse pas de place à une solution raisonnable. Ses monologues fiévreux racontent une femme qui a perdu pied avec la réalité.

Les « propriétés de famille »

Julien, en revanche, c'est une autre affaire. Et c'est là que le film, en filigrane, devient politique. La scène clé du film survient dès la huitième minute. Julien est entré dans le bureau de son patron, lui a remis un dossier de renseignements dont Carala pense tirer profit. Puis, il dégaine un revolver et met en joue son employeur. Simon Carala n'affiche aucune stupeur. Il en sourit comme d'une mauvaise plaisanterie. « Je n'ai pas peur de vous Tavernier. On me déteste assez pour que j'en aie l'habitude, glisse-t-il, non sans complaisance. Et puis je ne vous crois pas courageux. À la guerre, oui. Mais pas pour les choses importantes ».

Julien est choqué. « Vous osez vous moquer des guerres, réplique-t-il. Mais vous en vivez. L'Indochine vous a rapporté combien de milliards ? Et l'Algérie maintenant ? Respectez les guerres M. Carala. Ce sont vos propriétés de famille ».

La vengeance d'un soldat

Cette réplique est une sentence. En six mots, le film dit ce que la France de 1957 n'ose pas encore formuler clairement : les guerres coloniales ont eu des commanditaires, et certains d'entre eux déjeunent au Fouquet's quand le bidasse rampe dans la glaise du Djebel. Julien Tavernier n'est pas un amant jaloux qui élimine un mari encombrant. C'est un soldat qui revient de l'humiliation indochinoise régler ses comptes avec celui qui l'y a envoyé et qui en a tiré profit.

Florence se rend complice d'un meurtre par amour fou, Julien est mû par un motif plus trouble et de moins avouable : une rancune d'homme de troupe contre l'arrière. Le film n'arbitre pas entre ces deux lectures. Il les superpose. Et c'est cette superposition silencieuse qui lui donne, soixante-dix ans après, une résonance que le simple polar n'aurait pas eue. Louis Malle n'appuie pas le propos. La scène clé ne dure qu'une trentaine de secondes. Elle peut même échapper au spectateur assoupi.

Ascenseur pour l'échafaud sort sur les écrans le 29 janvier 1958. L'Algérie n'est pas un décor lointain, elle est dans les journaux du matin. Depuis huit jours, les parachutistes français combattent sur la frontière algéro-tunisienne pour stopper les infiltrations de l'ALN. La bataille d'Alger, elle, vient à peine de s'achever : neuf mois de ratissages, de disparitions, de torture dans les caves, dont les échos traversent encore la presse et les dîners en ville. Louis Malle, en contrebande, glisse un message hautement politique. Miles Davis souffle ses notes lugubres sur le visage inquiet de Jeanne Moreau. Et Paris ne trouve plus le sommeil jusqu'au retour du général de Gaulle.