« Leaving Las Vegas » : trente ans après, un chef-d'œuvre toujours poignant
« Leaving Las Vegas » : trente ans après, un chef-d'œuvre poignant

Dans l'histoire du cinéma, de nombreux films ont pris pour cadre Las Vegas. On peut citer en vrac quelques longs-métrages dont l'action se déroule – en partie ou totalement – dans cette ville du jeu et du spectacle : L'amour en quatrième vitesse (1964) avec Elvis Presley (le film s'intitule en VO Viva Las Vegas), Coup de cœur (1982) de Francis Ford Coppola, Showgirls (1995) de Paul Verhoeven, Las Vegas Parano (1998) de Terry Gilliam, ou encore Ocean's Eleven (2001) de Steven Soderbergh…

Leaving Las Vegas, lui, est sorti en France en mars 1996, soit le même mois et la même année que le Casino de Martin Scorsese. À une semaine d'intervalle, ces deux films offraient deux visions différentes de la « Ville du péché » – Sin City.

Deux visions de Las Vegas

D'un côté, une superproduction de trois heures avec Robert De Niro et Sharon Stone qui brillait autant que les néons et les enseignes lumineuses de cette ville de lumières. Et de l'autre, une simple histoire d'amour sur le Strip de Vegas. Une œuvre plus intimiste tournée avec une pellicule 16 mm très granuleuse (du Super 16).

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Et si le monumental Casino de Scorsese n'a obtenu aucun oscar en 1996, Nicolas Cage reçut contre toute attente celui du Meilleur acteur pour Leaving Las Vegas ce soir-là. Il faut dire que son rôle dans ce drame est l'un des plus beaux de sa carrière.

Pour son trentième anniversaire, ce mélo du britannique Mike Figgis ressort simultanément en salles et en vidéo le 20 mai prochain, dans une nouvelle version magnifiquement restaurée en 4K (le disque UHD est en HDR10 et Dolby Vision). L'occasion de revenir sur ce récit chargé d'émotion qui a profondément ému le public.

Une histoire d'autodestruction

Une histoire d'autodestruction par l'alcool qui raconte le destin de Ben Sanderson (Nicolas Cage, livide), un scénariste à succès de Los Angeles. Sa femme l'a quitté (« Je ne sais plus si j'ai commencé à boire parce que ma femme est partie ou si elle est partie parce que je buvais »). Et son alcoolisme lui a fait perdre son emploi.

Il boit, elle trinque

Il décide d'utiliser sa prime de licenciement pour s'installer à Las Vegas, la seule ville où les bars ne ferment jamais. Lors de ses déambulations nocturnes, ce buveur compulsif rencontre Sera (Elisabeth Shue), une jeune prostituée qui arpente le trottoir, et entame une relation amoureuse avec cette fille qui choisit de l'héberger.

Mais leur bonheur est illusoire. Ben décide de renoncer à la vie et de se soûler à mort (« J'ai le projet de me suicider à l'alcool »). Il boit, elle trinque. Cerise sur la bouteille : la belle Sera est en plus maltraitée par Yuri, son proxénète russe (Julian Sands, un acteur porté disparu en janvier 2023 lors d'une randonnée en montagne).

Mike Figgis adapte ici le premier roman de John O'Brien paru en 1990. Un livre semi-autobiographique. Le cinéaste raconte en avril 1996 dans le magazine Première : « O'Brien avait dessoûlé le temps d'écrire son livre mais, au moment où je m'intéressais à l'achat des droits, il avait replongé de plus belle pour finir par se suicider avec une arme à feu à 33 ans, deux semaines après la signature du contrat. »

Des Français sauvent le film

Bill, le père de John, considère d'ailleurs cet ouvrage comme la lettre d'adieu de son fils. Mais tous les studios rejettent le scénario du film et refusent de le produire à cause de la noirceur de son sujet. Il sera finalement financé avec les capitaux de la filiale américaine d'une société de production française, Lumière Films.

Tourné en vingt-sept jours, soit environ la moitié du temps habituellement nécessaire pour un projet de ce type, Leaving Las Vegas sera bouclé avec un budget serré de 3,5 millions de dollars. Nicolas Cage acceptera de réduire son cachet à 240 000 dollars. Et le film rapportera au final cinquante millions de dollars au box-office mondial !

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La méthode Cage pour feindre l'alcoolisme

Âgé de 31 ans au moment du tournage, Nicolas Cage est marié à l'époque à l'actrice Patricia Arquette, la première de ses cinq épouses. Dans les pages de Première, il raconte comment il s'est préparé à ce rôle d'alcoolique : « Je suis parti en Irlande faire la tournée des pubs à Dublin et boire de la Guinness. À mon retour, je me suis mis à dévorer de la junk food. Très rapidement, je me suis senti comme une poubelle, dégueulasse et déprimé. Parfaitement en condition pour le rôle de Ben. »

Nic rencontre aussi des ivrognes et des responsables de centres de désintoxication. Il regarde en vidéo les performances de Ray Milland dans Le poison (1945) de Billy Wilder, Jack Lemmon dans Le jour du vin et des roses (1962) de Blake Edwards, Albert Finney dans Au-dessous du volcan (1984) de John Huston et Mickey Rourke dans Barfly (1987) de Barbet Schroeder, d'après un scénario de Charles Bukowski. Des prestations qui ont fait date.

Cage apprend que le secret pour jouer un alcoolique, c'est de savoir qu'un homme ivre essaie toujours d'avoir l'air sobre. Et l'acteur incarne ce type qui ingurgite de prodigieuses quantités d'alcool avec beaucoup d'humour et de retenue. Un scénariste qui ressemble à ces écrivains aux excès éthyliques qui avaient travaillé autrefois pour Hollywood (Faulkner, Fitzgerald, Hemingway).

Elisabeth Shue, une révélation

À ses côtés, on découvre une superbe actrice, Elisabeth Shue. Révélée en 1984 dans le premier Karaté Kid, revue ensuite dans Retour vers le futur 2 (1989) et 3 (1990), elle trouve enfin un rôle plus substantiel dans Leaving Las Vegas. Celui de Sera, une putain magnifique. Une âme blessée en mal d'affection. Elle apporte à son rôle de prostituée blessée des nuances infinies. Et n'a jamais été aussi belle et sensuelle que dans ce film où elle porte des tenues de la styliste Vivienne Westwood.

Dans ses notes de production, Figgis avoue que Las Vegas « est un endroit réellement sinistre. Une ville froide et inhumaine, dénuée de tout romantisme. Un havre de débauche. Mais elle constitue, avec ses feux colorés, un décor visuel parfait ».

Le cinéaste ajoute : « Les directeurs de casinos n'aimaient pas notre scénario. Ils refusaient qu'on tourne chez eux de peur que ça nuise au tourisme. Si bien que nous avons “volé” des images, avec une approche “guérilla” pour éviter la police. En effet, les autorisations n'ont pas été délivrées pour certaines scènes de rue. »

Une love story bientôt coulée par le fond

Le cœur de ce film sur fond de jazz atmosphérique reste sa magnifique histoire d'amour. Mike Figgis fait preuve d'une profonde empathie pour ses personnages. Cet homme et cette femme à la dérive s'acceptent mutuellement, sans juger le mode de vie de l'autre.

Sera promet d'ailleurs qu'elle ne demandera jamais à Ben d'arrêter de boire – la plus grande preuve d'amour qu'elle puisse lui donner. Ce couple à part s'aime sans condition. On est loin d'une classique histoire de rédemption. Ici, Las Vegas n'est pas « The city of Second Chances », la ville d'un nouveau départ. Et le jusqu'au-boutisme tragique du film provoque sur la fin d'irrépressibles montées de larmes. Portons un toast à ce chef-d'œuvre !

Leaving Las Vegas. 24,99 € le combo 4K / Blu-ray avec un livret de 23 pages. Studiocanal. Sortie le 20 mai.