« Le Professionnel » : quand Belmondo et la Françafrique se croisent dans un thriller mythique
« Le Professionnel » : Belmondo et la Françafrique dans un thriller

« Le Professionnel » : un thriller géopolitique au cœur de la Françafrique

« Bébel » à son apogée ! Biscottos lustrés, yeux qui pétillent, les aventures de l’homme de Rio se poursuivent avec Le Professionnel, plongeant dans les réseaux troubles de la « Françafrique ». Le synopsis en quelques mots : Josselin Beaumont, espion sacrifié sur l’autel de la raison d’État, s’évade d’un bagne africain après une trahison française. Ce Montecristo matricule 007 revient en France pour se venger de ses collègues et de son ex-geôlier, évoquant les liens opaques entre Paris et certains régimes africains. À (re)découvrir sur Paris Première ce mardi 10 février, à une époque où la France a perdu une partie de son influence en Afrique.

Un film entre ambition politique et mécanique de star

L’argument promet un thriller géopolitique ancré dans les services secrets, mais le film bifurque rapidement vers un western urbain taillé pour Jean-Paul Belmondo. Cette tension n’est pas un accident : elle reflète l’histoire chaotique de sa fabrication et les limites du cinéma populaire français face aux sujets sensibles. Le projet repose sur l’adaptation du roman de Patrick Alexander, Mort d’une bête à la peau fragile, publié en 1978. Ironie du calendrier, le tournage commence le 5 mai 1981, cinq jours avant la victoire de François Mitterrand, alors que la France bascule politiquement et que l’affaire des diamants de Bokassa a révélé les liens troubles avec l’Afrique.

Un scénario écrit dans la douleur et des renoncements

Les hésitations du film révèlent un scénario laborieux. Michel Audiard, crédité aux dialogues, était peu motivé, et Belmondo exigea une réécriture. Francis Veber et Jacques Audiard furent embarqués pour dynamiser l’ensemble, menant à une ouverture politique qui bascule vite vers un thriller d’action. Ce renoncement n’est pas fortuit : Belmondo avait initialement un projet plus radical, Barracudas avec Yves Boisset, sur un trafiquant d’armes inspiré de l’enlèvement de Françoise Claustre. Il abandonna cela pour Le Professionnel, préférant le spectacle populaire à l’engagement politique.

Les failles de la raison d’État et les improbabilités

Deux invraisemblances minent la crédibilité du scénario. D’abord, Paris n’enverrait jamais un agent français pour éliminer un dictateur africain, préférant encourager des règlements de compte internes ou utiliser des mercenaires. Ensuite, la France ne change pas d’avis en vingt-quatre heures sur une opération de cette ampleur, ce qui relève de l’artifice scénaristique. Ces éléments montrent comment le film évite de s’aventurer trop loin sur le terrain miné de la Françafrique.

Le basculement du politique au western urbain

Le film assume vite son vrai sujet : la mécanique du chat et de la souris. Dès l’évasion de Beaumont, on retombe dans un jeu classique de poursuites et de cascades, avec des scènes africaines tournées en Camargue et des cascades réglées par Rémy Julienne. Le duel final au Château de Maintenon, face à Robert Hossein, fonctionne comme un Sergio Leone transposé en France, avec une conclusion tragique qui donne au film sa dimension crépusculaire.

La magie de Morricone et le succès public

Ennio Morricone déroule « Chi Mai », une musique composée en 1971 mais devenue la signature sonore du film après que Belmondo l’ait insisté. Ce thème mélancolique, disque d’or en 1981, éclipse ses usages antérieurs et renforce l’atmosphère fatale. Le succès est massif : 5,2 millions d’entrées, plaçant le film parmi les plus gros cartons de Belmondo et de Georges Lautner. La critique de l’époque se pince le nez, mais le public adore cette transformation du héros en justicier solitaire.

Un moment charnière dans la carrière de Belmondo

Le Professionnel marque un tournant pour l’acteur, adoptant un ton plus grave après des comédies musclées. C’est le sommet de son cinéma d’action et l’amorce d’une veine crépusculaire, avant que le modèle ne commence à dater. Le film reste fascinant : trop sérieux pour n’être qu’un divertissement, trop spectaculaire pour être un vrai film politique. Il emprunte les codes du thriller géopolitique pour raconter une tragédie de justicier, avec des approximations politiques atténuées par la bande-son mythique.

Le Professionnel, de Georges Lautner. France, 1981, 1 h 48. Avec Jean-Paul Belmondo, Robert Hossein, et autres. À (re)voir sur Paris Première, mardi 10 février, 21 heures.