Javier Bardem colossal dans "L'être aimé" de Sorogoyen, en compétition à Cannes
Javier Bardem colossal dans "L'être aimé" à Cannes

Javier Bardem est monstrueux dans "L'être aimé" de Rodrigo Sorogoyen, présenté en compétition au Festival de Cannes. En père et fille, Javier Bardem et Victoria Luengo sont absolument exceptionnels dans ce film.

Un cinéaste espagnol virtuose

Rodrigo Sorogoyen, auteur des remarquables El reino et As bestas, est à Cannes et en salles avec L'être aimé, qui explore les retrouvailles tendues entre un cinéaste adulé et sa fille actrice. Javier Bardem y est colossal. Sorogoyen n'a pas son pareil pour instaurer d'emblée un climat de tension extrême. On se souvient de l'ouverture de Madre, en 2020 : un plan séquence d'une quinzaine de minutes où une mère espagnole tente de secourir à distance son fils de 6 ans, perdu sur une plage française, jusqu'à ce que le téléphone s'éteigne. On ne s'en est toujours pas remis.

Un champ-contrechamp de vingt minutes

Dans L'être aimé, il n'est pas question d'un seul plan virtuose mais d'un champ-contrechamp de vingt minutes dans un restaurant madrilène entre un père et sa fille. Cinéaste mondialement connu, installé aux États-Unis depuis longtemps, Esteban (Javier Bardem) est revenu au pays pour son nouveau film, Desierto, et a décidé d'en confier le rôle principal à une actrice inconnue, sa fille Emilia (Victoria Luengo), qu'il n'a pas revue depuis treize ans et connaît à peine. Leurs retrouvailles en gros plans sur leurs visages traversés d'émotions complexes tiennent de la partie d'échecs ultra technique pendant vingt minutes. Un morceau de bravoure ultra oppressant.

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Un tournage pour décor

Emilia va accepter la proposition d'Esteban. Peut-être parce qu'un tel rôle pour un tel réalisateur ne se refuse pas. Surtout parce qu'elle veut rencontrer enfin son père pour s'en faire une idée, renouer ou régler ses comptes. Ainsi, L'être aimé n'est pas une énième immersion dans les coulisses d'un tournage, même s'il rend compte avec une rare lucidité du lieu de pouvoir(s) que constitue cette famille de substitution éphémère, embrouillant travail et art, métier et passion. Le tournage de Desierto, drame romantique dans le Sahara occidental des années 1930 sous domination espagnole, n'est au fond que le décor de la continuation des tentatives d'un père défaillant et d'une fille blessée pour se retrouver.

Des comédiens exceptionnels

Aidé par un duo de comédiens exceptionnels (Javier Bardem, monstrueux, mérite un prix d'interprétation, et Victoria Luengo aussi), Rodrigo Sorogoyen donne à ressentir ici la douceur d'un rapprochement infinitésimal, là la mélancolie d'un malentendu, ailleurs la tristesse d'une solitude profonde. Les élans discordants du cœur et de la raison se répètent obstinément, plus ou moins maladroitement, jusqu'à une conclusion dont on ne vous dira rien sinon qu'elle intervient au bout de deux heures et quart d'un suspense psychologique éprouvant.

Une fable universelle sur l'incommunicabilité

Temps longs et ellipses s'enchaînent dans un tourbillon d'images, de formats, de grains et de couleurs, qui confère à ce face-à-face intime une dimension de fable universelle sur l'incommunicabilité. Il y a plus important que le cinéma…

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