Isaach de Bankolé : l'acteur libre qui réunit Claire Denis et Koltès dans 'Le Cri des gardes'
Isaach de Bankolé, l'acteur libre entre Denis et Koltès

Isaach de Bankolé : l'acteur libre qui réunit Claire Denis et Koltès dans 'Le Cri des gardes'

Avec Le Cri des gardes, l'acteur Isaach de Bankolé retrouve la cinéaste Claire Denis pour une adaptation de la pièce de théâtre Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès. Ce huis clos nocturne explore les relents persistants du colonialisme à travers une histoire puissante et intime.

Une carrière de choix, pas de carrière

Il existe des acteurs qui construisent des carrières. Isaach de Bankolé, lui, fait des choix. Depuis quarante ans, il navigue avec une aisance remarquable entre Claire Denis et le blockbuster Marvel Black Panther, entre Bernard-Marie Koltès et Jim Jarmusch, entre le théâtre d'Avignon et les plateaux de la série 24 heures chrono ou ceux de Lars Von Trier. Et ce, sans jamais sembler se contredire ou trahir son essence.

Le secret de cette trajectoire singulière, si secret il y a, tient en une phrase qu'il livre avec une tranquillité désarmante : « Est-ce qu'on veut être libre ou pas ? Voilà, ça résume la question. » Cette liberté artistique guide chacun de ses engagements, des plus confidentiels aux plus exposés.

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La genèse d'un triangle artistique unique

Tout commence dans les années 1980, lors d'une rencontre fortuite dans une boîte de nuit. À la fête de fin de tournage de Black Mic-Mac, de Bankolé croise Bernard-Marie Koltès et lui apprend qu'il a une audition chez Patrice Chéreau le samedi suivant, pour une pièce écrite par le dramaturge. Koltès lui répond simplement : « Je viendrai. On prendra un café après. »

Ce café devient une amitié profonde, et cette amitié une collaboration fructueuse. Plus tard, sur le tournage de Chocolat, premier long métrage de Claire Denis dans le nord du Cameroun, de Bankolé utilise un billet d'avion mis à sa disposition par la production pour faire venir Koltès plutôt que sa compagne. Il sait que la cinéaste admire profondément l'écriture du dramaturge. « C'est comme ça qu'ils se sont rencontrés », dit-il simplement, comme si les connexions artistiques les plus fécondes naissaient de ces gestes instinctifs.

« Une quadrature du cercle » qui aboutit trente ans plus tard

Ainsi se forme ce qu'il appelle « une sorte de quadrature du cercle » : un triangle artistique unique entre un acteur, un auteur et une cinéaste, dont Le Cri des gardes, qui sort mercredi, représente l'aboutissement trente ans plus tard. Ce qui relie Koltès et Denis à ses yeux n'est pas une simple affaire de style, mais une question d'humanité partagée. « Ils n'écrivent pas des personnages noirs. Mais des personnages qui sont noirs. » La nuance est infime – et elle est absolument essentielle, définissant une approche du cinéma qui refuse les stéréotypes.

Lors de l'audition chez Chéreau en 1985, pour Dans la solitude des champs de coton, le texte n'est pas encore publié. Il lit les premières répliques du dealer : « C'est comme si le sang coulait dans mes veines. » Même sensation avec Chocolat : « Entre les lignes, pas dans les dialogues mais dans les silences, je me suis dit qu'on ne peut pas écrire un tel scénario si on n'est pas de l'intérieur. »

La liberté comme critère absolu

Avec Michael Mann, il refuse d'abord le rôle qu'on lui propose pour Miami Vice. Quelques mois plus tard, Mann demande à le revoir. Pendant quarante-cinq minutes, le réalisateur ne parle pas du rôle. Il raconte, évoque ses souvenirs, la genèse du projet. Puis il lâche : « Donne-moi dix jours. » De Bankolé répond : « Si ça a du sens pour moi, je suis là. » Il sera effectivement là, une fois convaincu de la cohérence artistique du projet.

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Même exigence avec Jim Jarmusch. Sur le tournage de The Limits of Control, en Espagne, ils passent deux heures en désaccord sur une scène. Les producteurs s'inquiètent. L'acteur tranche avec fermeté : « Arrêtez vos conneries. Ce n'est pas une question d'amitié, c'est une question de travail. Il faut que Jim m'explique pourquoi cette scène doit être comme ça. » Avant, sur Ghost Dog, il lui avait suggéré d'ajouter une phrase en postsynchronisation – et obtenu gain de cause, prouvant que le dialogue artistique prime toujours.

« Que ce soit avec quelqu'un qui a fait 150 films ou qui en est à son premier, mes critères sont les mêmes », affirme-t-il. « Ce qui compte, c'est ce qu'on me propose. Est-ce qu'on peut discuter ? Est-ce qu'on peut avoir une collaboration ? Si ce n'est pas le cas, quelle que soit la machine, ça ne m'intéresse pas. »

Le silence comme école de l'humanité

Pour comprendre comment Isaach de Bankolé construit ses personnages, il faut remonter à une expérience personnelle déterminante. À la suite d'une dispute avec une compagne, il décide de ne plus parler. « Pas un mot. » Les secours arrivent, on l'emmène à Sainte-Anne. Il passe la nuit dans une cellule d'hôpital psychiatrique, mutique. Le lendemain, un médecin lui dit : « Ce que vous faites là, c'est un enjeu. Vous auriez pu rester ici six mois. »

De cette mésaventure, il tire une conviction profonde : « Le silence vous apprend énormément sur l'être humain. Quand on fait un monologue, il peut changer de direction – non pas parce que l'autre n'est pas là, mais parce qu'il est là et qu'il ne réagit pas. C'est toujours un dialogue, même si l'autre ne parle pas. »

Des personnages qui ne cèdent jamais

Dans Le Cri des gardes, son personnage Alboury suit cette logique implacable. Il vient réclamer le corps de son frère, mort sur un chantier en Afrique de l'Ouest. « Il ne veut pas d'argent. Pas de justice. Juste le corps. Dans toutes les sociétés du monde, s'il n'y a pas de corps, il n'y a pas de deuil. Quitte à mourir, il ne partira pas sans l'avoir récupéré. Vous pouvez avoir toutes les armées possibles en face de lui, il restera là. »

Une manière, peut-être, de résumer sa trajectoire artistique : incarner des personnages qui tiennent, qui ne cèdent pas, qui attendent et qui restent fidèles à eux-mêmes, quel que soit le prix à payer. Comme lui-même, finalement.

Le Cri des gardes, de Claire Denis, avec Isaach de Bankolé, Matt Dillon et Mia McKenna-Bruce. Durée : 1 heure 49. Sortie en salle le mercredi 8 avril.