IA au cinéma : outil de cocréation ou menace pour les métiers ?
IA au cinéma : cocréation ou menace ?

Le spécialiste du cinéma Pascal Couté analyse les apports possibles de l’intelligence artificielle au septième art (scénario, réalisation…) et les menaces qui pèsent sur de nombreux métiers de son industrie, comme ceux de la figuration ou du doublage.

Un premier livre en français sur l’IA et le cinéma

« 2025, l’Odyssée de l’IA, représentation et usage de l’intelligence artificielle au cinéma », paru aux éditions Passage(s) il y a quelques semaines, est le premier livre en français sur le rapport entre l’intelligence artificielle et le cinéma. Et le choix de la date qui ouvre le titre (2025), au-delà du clin d’œil à Stanley Kubrick [réalisateur de « 2001, l’Odyssée de l’espace », NDLR], souligne que c’est cette année-là que l’IA s’est rapidement répandue dans nos sociétés – même si elle avait déjà investi le cinéma auparavant. L’autrice Elodie Hachet évite les clichés qui voient seulement dans l’IA une menace pour le cinéma, un danger quasi mortel pour le septième art : elle adopte une position nuancée, mettant en valeur ses avantages, sans laisser de côté des transformations potentiellement négatives pour les métiers du cinéma.

L’IA comme outil de création invisible

Le premier point est de comprendre que l’intelligence artificielle est, pour le cinéma, un outil de création. Pour les effets spéciaux, bien sûr, mais aussi, de façon plus méconnue, pour la restauration numérique de films anciens, avec en particulier la possibilité de recréer des parties manquantes ou de réparer des images abîmées. Ici, le travail réalisé par l’intelligence artificielle est imperceptible pour un spectateur ordinaire ; on parle alors d’« IA invisible ». Et c’est d’ailleurs cette invisibilité qui peut provoquer la peur de l’IA : elle est là, mais on ne s’en aperçoit pas, c’est une menace cachée.

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Une cocréation homme-machine

En réalité, l’intelligence artificielle ne peut « créer » seule : elle nécessite toujours un humain qui va se servir d’elle pour ses projets artistiques. Depuis 2023, c’est au niveau du scénario que l’IA peut intervenir, en étant capable d’en produire un complet à partir d’une simple description. Toutefois, elle ne peut écrire un scénario à partir de rien. Elle doit apprendre pour pouvoir créer ; et c’est une représentation fréquente, mais erronée, de croire qu’elle est capable de fabriquer quoi que ce soit ex nihilo. Ainsi, une IA doit être « nourrie » d’une importante quantité de scénarios préexistants choisis par le scénariste. Il y a donc une collaboration homme/machine, car l’intelligence artificielle exécute des tâches qui peuvent être longues, voire fastidieuses pour le scénariste, comme la construction du scénario tel que le souhaite le producteur, en tenant compte du budget, des acteurs choisis, des exigences de ceux-ci, etc. De cette manière, délesté de ces éléments peu créatifs, le scénariste pourra s’attacher à des aspects plus intéressants de l’écriture.

IA coréalisatrice et doublage

Coscénariste en quelque sorte, l’IA peut aussi être coréalisatrice. Il y a ici deux étapes. Il faut d’abord lui transmettre une description, d’un personnage par exemple. Elle peut alors produire une image fixe. La seconde étape consiste à obtenir une image animée. Or l’intelligence artificielle est incapable de produire deux fois la même image, si bien que le réalisateur devra retravailler les images issues de l’IA en postproduction, afin de réduire en particulier les incohérences dans les mouvements des personnages. Il y a donc pour ainsi dire une cocréation entre l’homme et la machine.

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Là où l’intelligence artificielle joue un rôle central, c’est dans le doublage. De nombreuses IA sont capables de transformer le mouvement des lèvres des acteurs pour le synchroniser avec les dialogues dans une langue différente de la langue originale. Mais le plus important peut-être, c’est qu’elles peuvent conserver le timbre exact de la voix d’un acteur dans une version doublée, et ce, dans une trentaine de langues. On peut ainsi voir et entendre Leonardo DiCaprio parler dans environ trente langues différentes, pour un film tourné en anglais, avec une parfaite correspondance parole/mouvement des lèvres, et le timbre si particulier de la voix de cet acteur dans toutes les versions doublées. Il y a ainsi un réel danger pour la profession de doubleur : les progrès des IA sur ce point pourraient rendre, à terme, inutile leur recours et ce métier risque de disparaître purement et simplement.

Résurrection d’acteurs et menaces sur les figurants

Une des transformations peut-être la plus spectaculaire induite par l’IA est la « résurrection » d’un acteur ou d’une actrice pour des films ou des parties de films jamais tournés de leur vivant. La possibilité de scanner entièrement des interprètes et d’utiliser le résultat peut être inquiétante pour certaines professions du cinéma, en particulier les petits rôles et les figurants. Pourquoi embaucher des actrices ou des acteurs qui interviennent peu dans un film puisqu’on peut utiliser leurs doubles virtuels moins coûteux dans n’importe quelle situation ?

Grève à Hollywood et régulation

Ces menaces pour les métiers du cinéma ont provoqué à Hollywood une grève de grande ampleur, lancée par le syndicat des scénaristes le 2 mai 2023, rejoint en juillet par celui des acteurs. Plus d’une centaine de milliers de scénaristes et d’acteurs ont participé au mouvement qui n’a pris fin que le 5 décembre et a débouché sur un accord sur trois ans avec les studios, mais qui reste fragile. L’essentiel vise à ce que les scénarios et les performances d’acteurs qui « nourrissent » les IA ne puissent être employés qu’avec le consentement des scénaristes et acteurs concernés. En outre, les films entièrement créés par l’IA ne sont pas (pas encore ?) éligibles aux Oscars. Et si une IA est utilisée dans un film (par exemple, une retouche d’image), cela doit apparaître dans les crédits, sinon le film n’est pas éligible.

Questions éthiques et droits d’auteur

Au Festival de Cannes, dans la foulée de la grève américaine, de nombreuses questions se sont posées, en particulier celle-ci, cruciale : si une partie d’un film est produite par l’IA, y a-t-il encore une véritable « création humaine » ? Ou encore : si un scénario est partiellement produit par une intelligence artificielle, à qui reviennent les droits d’auteur ? Au réalisateur ? A l’IA utilisée ? A côté de ces débats, l’Adami, l’organisme de gestion des artistes-interprètes, a également obtenu que leurs performances (image, voix, musique) ne puissent être employées sans leur consentement express. En définitive, il ne s’agit pas d’opposer création humaine et avancées technologiques mais, comme l’écrit Elodie Hachet, « de construire un marché de l’IA éthique et compétitif, où les ayants droit conservent le contrôle de leurs œuvres et de leurs performances ».

BIO EXPRESS : Agrégé de philosophie et docteur en études cinématographiques, Pascal Couté est l’auteur de « Formes et obsessions du cinéma américain contemporain, 1980-2003 » (Klincksieck, 2003) et de « l’Inhumain chez Steven Spielberg » (Passage(e) s, 2019). Professeur au département arts du spectacle, filière cinéma, à l’université de Caen-Normandie de 1999 à 2021, il dirige aujourd’hui la collection d’ouvrages sur le cinéma « Focale(s) » aux éditions Passage(s). Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.