Falstaff n’est pas l’opéra préféré des amoureux de Verdi. Traviata, Le Trouvère, Don Carlos ou Aïda rallient plus de suffrages. Falstaff suscite l’admiration des musiciens du XXe siècle, ceux qui ne jurent que par Wagner et qui méprisent un peu le côté fifres, roulades et grosse caisse du compositeur de Nabucco. C’était l’opéra de Verdi que Stravinsky estimait le plus. On comprend pourquoi. Il est « moderne, absolument moderne ». Verdi s’est débarrassé de toutes les conventions du bel canto. C’est l’orchestre qui mène la danse, pas les chanteurs, qui sont relégués au rang d’instruments solistes. Le dernier opéra de Verdi repose donc surtout sur le chef. On comprend que Toscanini puis Karajan s’en soient fait les champions.
Tout est action et mouvement dans Falstaff. Il n’y a pratiquement plus d’airs. Seul Ford, dans son évocation de l’amour à l’acte II, se voit gratifié d’une belle mélodie. Comme si Verdi voulait nous glisser à l’oreille : « Ce n’est pas que j’ai perdu mon lyrisme naturel, c’est que mon ambition est différente. » Et cette ambition est théâtrale. Avec Shakespeare, Verdi retrouve son idéal scénique. S’il n’a pas réussi à composer un Roi Lear comme il en rêvait, Macbeth et Otello comptent parmi ses plus grandes réussites. Il faut dire qu’il a bénéficié de la collaboration de son confrère Arrigo Boïto, honnête compositeur qui avait du mal à finir ses ouvrages, et formidable librettiste. C’est lui qui a eu l’idée de piocher à la fois dans Henri IV et Les Joyeuses Commères de Windsor du mage de Stratford-upon-Avon. Elizabeth I avait tellement ri des mésaventures du « gros balourd » qu’elle avait supplié ce bon William de le faire réapparaître dans une autre pièce.
Testament lyrique
Le personnage est l’un des plus marquants du théâtre élisabéthain. Il est gros, laid et se croit irrésistible. Ce qui lui donne une forme d’innocence. Pendant l’opéra, il se fait molester, presque noyer, puis il est attaché et transpercé. Et cette suite de brimades et d’humiliations n’atteint jamais sa robuste confiance en lui, son caractère positif et sa surprenante intelligence. Car, à la fin, il dame le pion à tous ceux qui l’ont humilié d’une seule phrase émise avec finesse : « En jouant l’idiot, je vous fais paraître intelligents. » Il y a une mélancolie cachée dans Falstaff. L’œuvre est un chef-d’œuvre d’architecture. L’orchestre scintille, mousse et brille de mille feux. Verdi s’offre même le luxe de finir par une fugue, « Tutto nel mondo è burla », à l’image du dernier Beethoven qui revenait à l’antique forme pour mieux se projeter dans l’avenir.
Mais le fond du testament lyrique de Verdi reste à mi-chemin entre le rire et la mélancolie. Il semble bien que Mozart soit le modèle de cet opéra où la maturité le dispute à la jeunesse. Pour trouver le naturel de l’inspiration, Verdi s’est en effet plongé dans Don Giovanni, qualifié de dramma giocoso par Mozart qui est bien l’héritier de Shakespeare dans l’art de mélanger les genres. On pense aussi parfois aux Noces de Figaro à cause du timing au rasoir et de la transparence de la structure complexe.
Un parti pris
Pour ouvrir sa nouvelle saison, qui devrait être la dernière de Maurice Xiberras, le directeur de l’Opéra de Marseille a choisi l’éclat de rire de l’octogénaire italien dans une production de l’Opéra de Lille, coproduite par Luxembourg et Caen durant la saison 2022-2023. Christian Lacroix a signé les costumes et Éric Ruf la scénographie. Le metteur en scène Denis Podalydès n’en est ni à son premier opéra ni à son premier Shakespeare. Il a choisi de transposer l’action dans un hôpital. Au début, on râle. Quel besoin de s’écarter de l’époque élisabéthaine ! Et puis, curieusement, tout fonctionne assez bien. La beauté du décor et des lumières y est pour beaucoup. Et puis la fluidité de la direction d’acteurs nous fait vite oublier l’étrangeté de ce parti pris. Étrange mais non absurde, puisque la mélancolie se voit soulignée dans ce lieu synonyme de souffrance, où la cruauté et la joie peuvent coexister.
À la fin de l’ouvrage, Denis Podalydès nous réserve une surprise. Alors que Falstaff se voit ligoté et occis par les autres personnages, son corps sort du cocon de silicone qui épaissit sa silhouette, à la manière d’une chrysalide qui se métamorphose en papillon. Ainsi « Gros Bide » se mue en elfe. Mais alors il passe du côté des morts, puisque les autres personnages continuent de regarder sa carcasse éventrée. Et le ballon qui monte au ciel telle la vasque des Jeux de Paris, serait-ce son âme ? Ou son ventre. Allez savoir ! Et celui qui continue de chanter d’un pas léger, à la fois libéré et condamné à errer, serait-ce son fantôme ? Nous sommes bien dans l’univers shakespearien, fantastique et merveilleux, qui se rapproche du Songe d’une nuit d’été.
Un parfum de rêverie
Dans le rôle-titre, Giulio Mastrototaro effectue une vraie performance d’acteur. Truculent à souhait, mais aussi élégant, et doté d’un subtil mélange de légèreté et de profondeur, il joue sur plusieurs registres en virtuose. Dans le rôle de Ford, Florian Sempey n’est pas moins étonnant. Loin du personnage brutal qu’on a l’habitude de voir, il l’oriente vers le valet de comédie tout en laissant passer un parfum de rêverie, des effluves d’indécision. En tout cas moins de testostérone. Si Salome Jocia est une Alice légèrement en deçà des exigences vocales du rôle, Hélène Carpentier (Nanette), Héloïse Mas (Mrs Page) et Teresa Iervolino (Mrs Quickly) brûlent les planches.
Mais le grand vainqueur de la soirée reste l’excellent chef d’orchestre Michele Spotti, dont l’énergie et la précision n’ont d’égale que le charme de sa personnalité. Forts du travail sur le son et les couleurs mené par Lawrence Foster, les musiciens de l’Orchestre philharmonique de Marseille s’envolent avec leur nouveau directeur musical. Les Marseillais prient la Bonne Mère que ce jeune homme plein de talent ne soit pas trop vite emporté ailleurs. Mais Shakespeare et Verdi nous conseillent de ne pas trop nous en faire puisque « tout est une farce ».



