Edward Norton et Marvel : la bataille créative derrière L'Incroyable Hulk
Edward Norton vs Marvel : la guerre créative d'Hulk

Edward Norton : l'acteur difficile qui a défié Marvel Studios

Il est aujourd'hui largement reconnu dans l'industrie cinématographique qu'Edward Norton, star emblématique du Fight Club de David Fincher, n'est pas l'acteur le plus facile à diriger sur un plateau de tournage. Réputé pour son arrogance, son caractère invasif et son perfectionnisme pointilleux, il avait notamment remporté une victoire significative face au studio New Line en imposant son montage final pour American History X. Sa version, allongée de vingt à quarante minutes par rapport à celle du réalisateur Tony Kaye après une âpre lutte créative, est bien celle qui est finalement sortie en salles, couronnée d'un succès critique retentissant.

Le pari risqué de Marvel en 2008

Néanmoins, pour un cinéaste, engager le talentueux mais exigeant Edward Norton, c'est s'exposer au risque de voir son projet lui échapper ou la production dérailler complètement. Les dirigeants du jeune studio Marvel, à commencer par son patron Kevin Feige, en étaient parfaitement conscients en 2008 lorsqu'ils ont signé un contrat avec le comédien. Cependant, enhardie par le succès phénoménal d'Iron Man cette même année, premier film du Marvel Cinematic Universe (MCU) où d'importantes libertés créatives avaient été accordées à la star Robert Downey Jr., la firme a décidé de réitérer l'expérience, cette fois avec une superstar de son immense galerie de personnages : Hulk.

Un personnage déjà riche en adaptations

L'histoire de ce super-héros est bien connue des aficionados de bandes dessinées : Bruce Banner, scientifique timide irradié par des rayons gamma, se transforme sous l'effet de la colère en un colosse vert pratiquement indestructible. Ses aventures sur papier mêlaient habilement drame humain profond et action spectaculaire, oscillant constamment entre la lutte contre ses démons intérieurs et les combats contre des menaces extérieures, ce qui en faisait un personnage à la fois terrifiant et profondément attachant.

Le « Géant de Jade » avait déjà connu deux adaptations notables, au cinéma et à la télévision, avec des succès respectables pour leurs époques respectives. D'abord sur le petit écran entre 1977 et 1982, avec Bill Bixby et Lou Ferrigno incarnant respectivement Bruce Banner et son alter ego. Puis sur grand écran en 2003, sous la direction d'Ang Lee (Le Secret de Brokeback Mountain), avec Eric Bana (Troie) dans le rôle-titre, pour des recettes mondiales atteignant 245 millions de dollars.

Un contrat d'acteur-scénariste pour séduire Norton

Edward Norton avait d'ailleurs déjà été approché pour ce dernier projet, mais avait décliné l'offre, peu convaincu par le scénario proposé. Pour s'assurer sa signature dans le reboot prévu pour 2008, Marvel Studios a joué son va-tout, proposant un contrat hybride d'acteur et de scénariste, garantissant à la star qu'elle pourrait à la fois retravailler le script de Zak Penn – qui avait quitté le projet en 2007 – et servir de « guide » artistique à l'ensemble de l'équipe du film. Séduit par ce rôle de décideur tout-puissant, Norton a finalement signé.

Vision artistique radicale contre exigences commerciales

Réalisé par Louis Leterrier (Le Transporteur), le projet était initialement conçu comme un film d'action classique, plutôt familial. La consigne officieuse était d'éviter tout risque inconsidéré, afin de lancer le MCU dans des conditions optimales. Mais Edward Norton n'en avait cure : il a proposé d'ouvrir le film sur la tentative de suicide de Bruce Banner, se tirant une balle dans la bouche… balle ensuite recrachée par Hulk.

Il a également suggéré d'augmenter considérablement son temps d'apparition à l'écran, en multipliant les scènes centrées sur Bruce Banner – une démarche similaire à celle adoptée pour American History X, officiellement pour « donner de l'épaisseur » à son rôle. Les intentions du comédien étaient claires : il voulait un film de deux heures trente, centré sur les démons intérieurs de son seul personnage, à la manière d'un Taxi Driver. Mais Marvel n'a pas partagé cette vision, imposant une durée inférieure à deux heures (finalement une heure cinquante-deux), pour un film rythmé et accessible au plus grand public.

Un travail de réécriture finalement limité

Exit donc les longues introspections du héros et sa séquence de suicide – l'essentiel du travail créatif d'Edward Norton, en somme. Sur le plateau, épaulé par Louis Leterrier, il a tenté malgré tout d'imposer constamment sa vision et d'improviser des modifications au scénario. Mais l'ancien scénariste Zak Penn a précisé plus tard que la réécriture opérée par l'acteur s'était limitée à quelques changements de noms et au déplacement d'une scène du début vers la fin du film. Si bien que Norton n'a même pas été crédité en tant que scénariste au générique final.

Manque d'implication technique et promotionnelle

Il a également été critiqué pour son manque d'engagement dans la création de la créature incarnant son alter ego. À l'époque, si la technologie de « motion capture » n'avait pas encore connu la révolution d'Avatar, les techniciens travaillaient déjà à partir du physique des comédiens pour générer des monstres à l'écran. Pour Hulk, Edward Norton s'est contenté du strict minimum : il a accepté, bon gré mal gré, qu'on scanne son visage et ses expressions, mais a entièrement délégué la capture du corps à une doublure.

Une attitude aux antipodes de celle de Tim Roth (Pulp Fiction), qui campait l'antagoniste Emil Blonsky, militaire doté des mêmes pouvoirs que Hulk et se transformant en l'Abomination. L'acteur fétiche de Quentin Tarantino s'est pleinement plié au jeu des scanners, participant à de longues sessions de tests, pour parvenir à un résultat à mi-chemin entre les déplacements d'un « chimpanzé et ceux d'un lézard », selon le coordinateur des cascades Terry Notary, qui a précisé que Roth leur avait fourni une « base solide » pour cadrer la présence physique de l'Abomination à l'écran.

Une promotion au minimum syndical

Mécontent de la tournure des événements, Edward Norton a ensuite considérablement limité ses efforts pour assurer la promotion du film. Présent à la première le 8 juin 2008 et le temps d'un sketch léger dans Jimmy Kimmel Live !, il a boudé en grande partie les interviews traditionnelles, évitant ainsi les questions gênantes sur ses différends créatifs avec le studio.

Avec Universal, en charge de la distribution, il s'est cantonné à une tournée discrète, incluant quelques interventions au Japon, dans des cadres toujours très contrôlés. Durant la semaine de sortie, il a même choisi de se consacrer à des missions humanitaires en Afrique plutôt qu'à des événements promotionnels aux États-Unis. Un geste alors interprété par les studios comme un désengagement pur et simple de la promotion.

L'héritage : la « no-asshole policy » de Marvel

Il en résulte un film inégal, tiraillé entre ses prétentions intellectuelles et les exigences d'une grosse production hollywoodienne, où Norton s'en sort sans véritablement briller. Toujours considéré comme l'une des productions les plus faibles du MCU, L'Incroyable Hulk aurait sans doute gagné à un peu plus de profondeur, comme le suggérait Edward Norton. Mais son attitude nombriliste et ses velléités centralisatrices ont certainement contribué tout autant à l'affaiblir.

Cet épisode illustre en creux la célèbre « no-asshole policy » (littéralement « politique anti-connard ») adoptée par Marvel Studios après Hulk, où Kevin Feige privilégie désormais des acteurs pleinement investis dans la vision et la promotion des films, ouvrant la voie à des talents plus collaboratifs comme Mark Ruffalo… pressenti avant la signature d'Edward Norton et finalement choisi pour le remplacer après la sortie du film.

L'Incroyable Hulk, de Louis Leterrier (1 h 52). Avec Edward Norton, William Hurt, Tim Roth et Liv Tyler.