Une cérémonie de clôture riche en émotions
La 79e édition du Festival de Cannes s'est achevée hier soir, avec le sacre de « Fjord ». Le réalisateur roumain Cristian Mungiu décroche ainsi sa deuxième Palme d'or, remise des mains de l'actrice Tilda Swinton. La cérémonie, marquée par des discours politiques et des moments d'émotion, a récompensé des films engagés et des duos d'acteurs.
La journée a ressemblé à toutes les autres alors que le Festival entrait dans sa dernière ligne droite. Certains ont passé des heures à spéculer sur l'identité des équipes appelées à revenir sur la Croisette. D'autres ont hanté les salles obscures, histoire de rattraper les films de la compétition manqués durant le marathon entamé le 12 mai, ou sont tombés de sommeil en pleine séance. Et puis, à l'heure du coucher du soleil, on a commencé à basculer vers les choses sérieuses. Autour du tapis rouge, les chasseurs d'images s'agitaient une dernière fois face à Penelope Cruz, Aishwarya Rai ou encore Demi Moore, entre autres. Vingt-quatre marches plus tard, tout ce beau monde a pris place, rejoint par les fameuses équipes ayant convergé vers l'Auditorium Louis-Lumière avec l'espoir de repartir avec le Graal – la Palme, donc – ou un autre prix qui pourrait faire office de consécration.
« Cette année, les films sont arrivés à Cannes chargés du bruit du monde. Celui des guerres passées, celui des guerres présentes, mais aussi celui du murmure presque inaudible de l'intime. Autant de films, autant de façons différentes de ne pas se taire. C'est peut-être ça la définition d'une grande année pour le Festival de Cannes », a déclaré la maîtresse de cérémonie Eye Haïdara, avant l'arrivée du jury de cette 79e édition et de son président Park Chan-Wook, qualifié de « maître des élégances troubles ».
L'hommage appuyé d'Isabelle Huppert à Barbra Streisand
En guise de mise en jambes, les lauréats de la Palme du court-métrage et de la Caméra d'or ont été distingués. La comédienne et chanteuse de 84 ans Barbra Streisand, gratifiée d'une Palme d'or d'honneur, était absente pour des raisons de santé. Isabelle Huppert a rendu un bel hommage (mais long) à celle à qui elle voue une réelle admiration : « Autoritaire, indépendante, sans concession, pourtant profondément libre, elle a fait de ses différences une force. Elle a cultivé sa singularité au lieu de la dissimuler. Elle est passée de Barbara à Barbra, comme on invente soi-même sa propre légende. »
Le camp français récompensé avec Emmanuel Marre
C'était ensuite au tour d'une autre légende du 7e art, Geena Davis, présente sur l'affiche cette année, de remettre le prix d'interprétation masculine à Valentin Campagne et Emmanuel Macchia. « Quand Thelma et Louise est sorti, l'accueil a été extraordinaire. Les médias avaient prédit que ce film allait tout changer pour les femmes dans le cinéma. Les années ont passé et il faut admettre que le progrès est lent, mais les choses changent. Les rôles écrits pour les hommes ont aussi évolué, ils ont le droit d'exprimer plus d'émotions aujourd'hui. »
Le palmarès se colorait ensuite de bleu-blanc-rouge, non sans une touche de brun, avec le prix du meilleur scénario pour Emmanuel Marre, également réalisateur de Notre salut. Son deuxième long-métrage prend pour « héros » Henri Marre, son arrière-grand-père, ancien fonctionnaire de Vichy, incarné par Swann Arlaud. Emmanuel Marre dit s'être concentré sur « les petits chefs ». Ceux qui « ne savent pas aimer, qui ne savent pas partager, qui ne savent pas juste regarder l'autre comme un être humain. Ces gens-là qui jouent aux petits chefs, aux patrons, aux pères de famille, eh bien aujourd'hui quand ils sont à la tête d'une entreprise ou de n'importe quoi, ils excluent, ils bombardent et génocident », a martelé le cinéaste de 45 ans, très ému.
Le poids de l'actualité et la force des duos
Alors qu'en apparence, cette édition pouvait paraître un peu moins frontalement politique que d'autres – même si la position des signataires d'une tribune contre la mainmise du milliardaire Vincent Bolloré sur Canal+ et bientôt UGC a agité les débats durant plusieurs jours –, la sombre actualité s'est vite rappelée à nous. Andreï Zviaguintsev, réalisateur russe en exil, a décroché le Grand Prix. Son film, Minotaur, est un remake de La Femme infidèle de Claude Chabrol, transposé dans le contexte de l'invasion de l'Ukraine par la Russie et de la mobilisation des citoyens russes dans l'armée : « Des millions de gens de part et d'autre de la ligne de front ne rêvent que d'une chose, que les massacres cessent », a lancé Zviaguintsev à l'adresse de Vladimir Poutine.
Mais la soirée était surtout placée sous le signe des duos. Quelle fraîcheur de voir le binôme de Coward, le film de Lukas Dhont, venir chercher son prix de la meilleure interprétation masculine : Valentin Campagne et Emmanuel Macchia. Deux néophytes, ou presque, bouleversants et touchants. « Merci Lukas d'avoir changé notre vie, confesse Valentin Campagne au micro. Ce film parle de l'importance de danser, d'aimer, de vivre. Au début, on ne s'aimait pas trop avec Emmanuel et puis on s'est compris. C'est tout le sens du film. » « J'espère que ce film va permettre à des jeunes personnes de s'aimer et de s'accepter car c'est la plus belle chose du monde », poursuit son jeune compère, tout aussi touché, lui qui tournait son tout premier film.
Même émotion au sein du duo féminin Virginie Efira-Tao Okamoto pour Soudain, récompensé en duo pour le prix de la meilleure interprétation féminine. « À la fin du film, j'étais en larmes, j'ai dit que c'était une joie et un honneur à chaque instant, rembobine l'actrice belge, très surprise par ce prix. C'était une expérience de vie qui restera gravée à jamais. La situation est certes désespérée mais il ne faut pas renoncer à la changer, c'est ce que Ryusuke Hamaguchi (le réalisateur) nous disait en permanence. »
C'était décidément la soirée des duos puisque Los Javis, Javier Ambrossi et Javier Calvo, les réalisateurs de La Bola Negra, ont également été touchés par le prix de la mise en scène, partagé avec le Polonais Pawel Pawlikowski pour Fatherland. « L'art nous permet de devenir de meilleurs êtres humains », ont lancé les Ibériques. Et si c'était ça, le mot de la fin ?
Le palmarès complet
- Palme d'or : Fjord de Cristian Mungiu.
- Grand prix : Minotaur d'Andreï Zviaguintsev.
- Prix de la mise en scène : Javier Ambrossi et Javier Calvo pour La Bola negra, ex-aequo avec Paweł Pawlikowski pour Fatherland.
- Prix d'interprétation masculine : Valentin Campagne et Emmanuel Macchia pour Coward de Lukas Dhont.
- Prix d'interprétation féminine : Virginie Efira et Tao Okamato pour Soudain de Ryūsuke Hamaguchi.
- Prix du scénario : Emmanuel Marre pour Notre salut.
- Prix du jury : L'Aventure rêvée de Valeska Grisebach.
- Palme d'or du court-métrage : Para los contrincantes de Federico Luis.
- Caméra d'or : Ben'Imana, de Marie-Clémentine Dusabejambo.



