« Soudain » : l’humanisme de Hamaguchi
Comme on avait raison d’attendre avec impatience le retour de Ryusuke Hamaguchi, ce cinéaste devenu avec Drive my Car (2021) l’un des géants du cinéma mondial ! Soudain embarque le spectateur dans une exploration profondément humaniste de l’une des questions fondamentales de notre temps : comment traverser avec dignité la vieillesse, la perte d’autonomie, les difficultés cognitives ? Comment affronter la fin inéluctable ? Marie-Lou (Virginie Efira) lutte contre les impératifs économiques pour instaurer une approche plus respectueuse dans l’EHPAD qu’elle dirige… Mari (Tao Okamoto) est venue du Japon présenter à Paris un de ses spectacles alors que son cancer en phase terminale ne lui laisse plus très longtemps à vivre. Entre ces deux-là, la rencontre est fulgurante, une reconnaissance des âmes. Le cinéaste accompagne leur longue conversation avec une attention au verbe digne d’Éric Rohmer. Marie-Lou aide Mari à approcher la mort, Mari aide Marie-Lou à repenser son métier, et l’on sort de Soudain mieux armé pour affronter sa propre existence… Merci, Hamaguchi-san ! Florence Colombani. Sortie en salle le 12 août.
« Autofiction » : les poupées russes d’Almodovar
Ça commence avec Elsa (Barbara Lennie), metteuse en scène accablée par de terribles migraines depuis la mort de sa mère et insatisfaite dans son couple avec un pompier strip-teaseur. Ça continue avec Raul (Leonardo Sbaraglia), cinéaste reconnu qui a inventé l’histoire d’Elsa pour exorciser sa propre difficulté à surmonter le deuil… et se voit bientôt reprocher par son entourage sa capacité à piller la vie d’autrui pour nourrir son œuvre. On reconnaît les obsessions – les chansons déchirantes de la chanteuse mexicaine Chavela Vargas, la mort de la mère, la tentation de la vie en autarcie, l’érotisation du corps masculin… Cette Autofiction n’est pas dépourvue d’auto-citations. Mais alors qu’on se croyait en terrain familier, le magicien Almodovar nous embarque pour une échappée vertigineuse sur l’île volcanique de Lanzarote… et trouve encore le moyen de nous surprendre. F. C.
« Paper Tiger » : James Gray en mode thriller
Tous les regards sont tournés vers le cinéaste James Gray, un habitué du Festival – cinq sélections au compteur dont la dernière remonte à 2022 avec le nostalgique Armageddon Time –, sans jamais décrocher la Palme d’or. La remportera-t-il cette fois ? Deuxième film américain en compétition, Paper Tiger est un drame violent, désenchanté dans lequel le cinéaste new-yorkais renoue, comme dans Little Odessa et La nuit nous appartient, avec le crime, la corruption, les liens familiaux contrariés et les rêves évanouis dans les bas-fonds du Queens, en 1986. À travers l’histoire de deux frères, deux tigres de papier mêlés à une sale affaire avec la mafia russe dont ils ne peuvent se dépêtrer, James Gray nous embarque dans un suspense menaçant, tendu à l’extrême, avec une photo sous-exposée. Le casting est brillant : Adam Driver, Miles Teller et Scarlett Johansson donnent à leur personnage une épaisseur humaine non dénuée de fatalisme et d’une mélancolie sourde. Jean-Luc Wachthausen. En salle en novembre.
« La Vie d’une femme » : Léa Drucker en majesté
Filmer Léa Drucker qui court, s’énerve, rit, opère, pleure, soigne, console, pense et aime, voici tout l’enjeu de ce deuxième film signé Charline Bourgeois-Taquet qui, après Les Amours d’Anaïs (2021) confirme son talent de portraitiste. Déjà formidable en enquêtrice ultra-compétente dans Dossier 137, la comédienne joue ici avec un naturel confondant une chirurgienne maxillo-faciale de haut niveau, excellente cheffe de service, qui traverse la vie comme une tornade. La Vie d’une femme raconte avec une vraie sensibilité la difficulté d’être une « Robocop » dont tout l’entourage attend la perfection, qu’il s’agisse de soutenir une mère atteinte d’Alzheimer (magnifique Marie-Christine Barrault), de gérer les plannings des collègues ou de partir en Ukraine réparer les victimes de l’invasion russe. Le film s’essouffle un peu dans sa description d’une histoire d’amour inattendue… mais peu importe : il vaut aussi comme un documentaire sur son actrice, une étude attentive de ce qu’une interprète de haut niveau peut apporter d’émotion et de vérité à un film qui sait l’accueillir. F. C. En salle le 9 septembre.
« Le Bois de Klara » : l’Allemagne face à son histoire
Le vétéran Volker Schlöndorff, Palme d’or en 1979 pour Le tambour ex æquo avec Apocalypse Now, revient en compétition avec Le bois de Klara. L’histoire d’une belle maison de style Bauhaus au bord d’un lac près de Berlin où vivent trois familles depuis les années 1930 jusqu’à la chute du mur de Berlin. Il y a l’architecte et son épouse qui l’ont construite juste à côté d’une famille juive contrainte de fuir avant d’être déportée. Le couple, qui n’a pas collaboré avec le régime nazi, l’occupe jusqu’à la fin de la guerre et travaille à la reconstruction de Berlin Est. La maison devient alors le refuge d’un couple d’écrivains soviétiques qui doivent à leur tour quitter les lieux après la chute du Mur. Volker Schlöendorff ou l’art de sonder les rêves et les tourments de l’âme allemande confrontée aux soubresauts de son histoire. J. L. W.
« Gabin » : le goût de la terre
Belle surprise du festival que ce premier film de Maxence Voiseux, 38 ans, qui, dans le Nord de la France, a suivi pendant dix ans, de ses 8 ans à ses 18 ans, Gabin, le petit dernier de la famille Jourdel, destiné à reprendre la boucherie de son père. Mais le gamin a d’autres envies qu’il partage avec sa mère qui élève du bétail, ne compte pas ses heures et risque à tout moment la faillite. Au fil des années, on le voit grandir à l’image, rêver de dresser une vache de concours ou devenir éleveur canin. Finalement, il entre au lycée agricole où l’on devine qu’il a d’autres ambitions, tout en restant fidèle à sa terre du Pas-de-Calais. Dans l’esprit du documentaire fiction, Maxence Voiseux laisse vivre le jeune Gabin et sa famille sans jamais intervenir, ce qui confère à ses images une authenticité, une sincérité et un naturel remarquables. J-L. W.
« John Lennon : the Last Interview » : dernières paroles
Steven Soderbergh a habillé avec de nombreuses photos et documents inédits la dernière interview de John Lennon et de Yoko Ono par trois journalistes de la radio KFRC de San Francisco. On les retrouve dans leur appartement, le jour même de son assassinat, par Mark David Chapman, le 8 décembre 1980, en bas de son immeuble. Le matin, John et Yoko avaient posé pour la grande photographe Annie Leibovitz, avant de raconter la conception de leur album commun, Double fantasy, et d’aborder des questions plus intimes sur l’amour, la paternité, l’éducation de leur fils, Sean, la politique. On y découvre un John Lennon intelligent, sensible, drôle, lucide sur le formidable élan créatif des années 1960/1970, la révolution pacifiste et l’élan du féminisme. Un témoignage émouvant qui a valeur de testament. J. L. W.
« Sheep in The Box » : la lumière de Kore-Eda
Otone (Haruka Ayase) et Kensuke (Daigo Yamamoto), qui ne se remettent pas de la mort de leur petit garçon de 7 ans Kakeru (Rimu Kuwaki), se procurent un humanoïde doté de son apparence physique et de sa voix. Comme le mouton du Petit Prince auquel le titre du film fait allusion, il est né de l’imagination humaine… À 63 ans, Hirokazu Kore-Eda – Palme d’or 2018 pour Une affaire de famille – n’a rien perdu de sa capacité à filmer l’enfance. La beauté de cette méditation sur le deuil et l’IA générative qui bouleverse profondément notre rapport au monde est qu’elle devient progressivement une réflexion universelle sur les enfants qui grandissent et qu’il faut laisser partir. Travaillé par l’aspiration d’un retour à la nature, Sheep in The Box trace avec un optimisme réconfortant le chemin d’une réconciliation entre l’homme, la machine et l’arbre. F. C. En salle le 16 décembre.
Un « Moulin » qui manque de souffle
On attendait mieux de Laszlo Nemes (Grand Prix à Cannes en 2015 pour Le fils de Saul, sur un membre du Sonderkommando d’Auschwitz), qui reconstitue les dix derniers jours de la vie de Jean Moulin, le chef de la Résistance, arrêté à Lyon en juin 1943, interrogé et torturé par le chef de la Gestapo locale, Klaus Barbie. À ce drame crépusculaire, il aurait fallu un minimum de contexte historique (avec des bancs-titres) pour mieux mesurer la confrontation entre le bourreau nazi et le résistant qui ne lâche rien. Si la mise en scène au scalpel nous immerge aussitôt dans l’enfer de la prison de Montluc, les dialogues imaginés entre les deux hommes manquent de relief et l’apparition d’une comtesse (Louise Bourgoin) dans la vie de Moulin frise le grotesque. De même, Gilles Lellouche, tout en force intérieure, aurait mérité plus de texte pour mieux saisir la portée historique de son geste face à un Barbie terrifiant incarné par Lars Eidinger. J. L. W. En salle le 28 octobre.



