Anaïs Duchet : l'interprète qui traduit les stars à Cannes avec passion
Anaïs Duchet : l'interprète des stars à Cannes

Quand on la rencontre sur la Croisette, où elle a la réputation d'être « la traductrice préférée des journalistes », on tient à lever immédiatement un malentendu. Car sur son compte Instagram, Anaïs Duchet se qualifie d'« interprète ». Alors, traductrice ou interprète ? « Les deux, sourit-elle. Je fais aussi des sous-titres de films et dans ce cas-là, je suis traductrice. Interprète, c'est à l'oral, traducteur, c'est plutôt à l'écrit. »

Un parcours entre langues et cinéma

Si elle a tant l'approbation admirative des critiques de cinéma, distributeurs ou producteurs de film, c'est qu'elle a marqué de sa présence, durant plusieurs années à partir de 2016, les présentations de film sur la scène de la Quinzaine des Cinéastes à Cannes. Debout à côté des réalisateurs s'exprimant en anglais, elle était réputée pour la justesse et la rapidité de ses traductions instantanées de Quentin Tarantino ou John Carpenter.

Son parcours mêle passion de la langue anglaise et du cinéma. Originaire de Poitiers, elle y a fait des études d'anglais avant « une spécialisation sous-titrage en dernière année, niveau bac + 5. Puis je suis arrivée à Paris… » Tout cela grâce à un virus que lui a transmis sa maman : « J'ai grandi biberonnée aux comédies, notamment américaines, des années 1930 à 1950 que me montrait ma mère. À l'époque, il n'y avait pas beaucoup de VO à la télé, mais on avait des centaines de cassettes vidéo à la maison parce qu'elle enregistrait religieusement La Dernière Séance et tous les films qui passaient en version originale. J'ai ainsi vu des films de Lubitsch, Arsenic et vieilles dentelles, les comédies avec Cary Grant ou Audrey Hepburn… »

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Une carrière lancée par hasard

C'est par hasard qu'elle est devenue interprète, en 2016 : un distributeur avait besoin au pied levé d'une personne pour une avant-première. Un mois après, une amie lui envoie une annonce de la Quinzaine des Cinéastes qui cherchait son interprète : « J'ai postulé sans y croire et apparemment Édouard Waintrop, qui dirigeait alors la Quinzaine, a trouvé que le courant passait bien. Je ne remercierai jamais assez cette équipe qui a fait un vrai pari sur moi. »

Elle a donc découvert à Cannes, en live, toutes les facettes de son métier. « J'avais l'impression que l'interprète, c'est celui ou celle qu'on ne voit pas sur scène, car le public regarde le réalisateur ou la star. Tout le monde m'a dit le contraire ensuite, je n'avais aucune conscience d'être en pleine lumière. Dans ces interventions en public, il y a tout un travail corporel, sur la posture. Pour moi, on se doit d'avoir une certaine contenance, sans prendre trop de place sur scène, avec sobriété… »

Des stars et des défis

À la Quinzaine, elle découvre également un rôle très intense : « J'étais sur scène entre six et huit fois par jour, je ne pouvais rien faire d'autre. Nous sommes des éponges, on absorbe le stress de ceux qui viennent présenter leur film. » Elle pense que si elle a la capacité d'interpréter très vite, c'est grâce à son esprit de synthèse, et elle a ses petits trucs, comme organiser ses notes par mots-clés. Elle avoue « avoir été gâtée » en termes de stars pour qui elle a fait l'interprète durant cette période, à Cannes ou à Paris. Elle en cite quelques-uns : « Les réalisateurs David Fincher, Joel Cohen, Peter Weir, James Cameron… Et, pour les comédiens, Robert Pattinson, Willem Dafoe, Laura Dern, Hugh Jackman, Sigourney Weaver… »

Traduire les gros mots, une passion

Son métier, « très humain », est constitué de surprises permanentes, voire d'incidents. Comme ce jour où elle a dû traduire les propos de Quentin Tarantino « qui parle super vite et case un fuck tous les trois mots. Il faut savoir s'adapter. Moi j'adore traduire les gros mots, c'est ma passion ! Mais il peut y avoir des enjeux importants », notamment politiques, quand elle doit interpréter les propos d'équipes étrangères qui peuvent être en danger au retour dans leur pays à cause de ce qu'ils ont dit publiquement.

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Alors Anaïs Duchet a tendance à « surpréparer ». Ce qui n'empêche pas les galères, ceux qui parlent trop vite, pas assez, s'arrêtent subitement au milieu d'une phrase… La pire expérience pour elle s'est déroulée avec le cinéaste Abel Ferrara en 2018 à la Quinzaine. « Il ne me laissait pas parler, je n'ai pas pu traduire. Tout le monde était un peu gêné sur scène, les gens essayaient de l'arrêter, mais il a dit : Non mais c'est bon, ils n'ont pas besoin de traduction ! »

Un nouveau cap en free-lance

Le rythme de la Quinzaine est épuisant, alors elle a fini par arrêter car « être sur scène toute la journée en présentation, ça lessive, c'est beaucoup de pression. Il n'y a qu'un seul interprète, donc on ne peut pas se permettre de flancher. Ça a été un vrai déchirement de quitter l'équipe, même si je me sentais prête à faire autre chose, à aller vers d'autres missions, et à aller voir d'autres sélections à Cannes… »

Elle œuvre donc désormais en free-lance, durant le festival, pour des équipes françaises lorsqu'elles donnent des entretiens pour la presse internationale. « Toutes les interviews se font en anglais, et beaucoup de Français demandent à avoir un interprète parce que même si certains maîtrisent l'anglais, parler d'un film, c'est déjà compliqué, mais quand ça n'est pas leur langue, ils n'ont pas toutes les nuances… » Cette année, elle a notamment traduit les propos de Pierre Salvadori pour « La Vénus électrique », Emmanuelle Bercot pour « L'Abandon », Gilles Lellouche pour « Moulin ».

Face à l'intelligence artificielle

Anaïs se sent-elle, comme les doubleurs et beaucoup de traducteurs, menacée par les développements de l'intelligence artificielle (IA) dans son secteur ? « Je trouve que le public ne s'y retrouve pas. La traduction, c'est très humain. Avec l'IA, c'est vraiment une trahison de l'œuvre, comme une copie défectueuse, ça peut changer le ton d'un film. Mais dans le cinéma, je pense qu'on est protégés, il y a une vraie levée de boucliers. Je reste tout de même vigilante, même si j'ai envie d'être optimiste et de penser que l'humain gagnera… »