Rétrospective « Global Warning » : l'héritage visionnaire de Martin Parr au Jeu de Paume
La disparition de Martin Parr, survenue le 6 décembre dernier, confère une dimension testamentaire à la rétrospective qui lui est dédiée au Jeu de Paume à Paris. « Ce n'était pourtant pas l'objectif initial ! », souligne Quentin Bajac, directeur de l'institution consacrée à la photographie. Cette exposition, intitulée « Global Warning », est le fruit de trois années de préparation menées par Quentin Bajac et Clémentine de la Féronnière, galeriste de l'artiste à Paris.
Un projet aux accents d'avertissement
« Nous avons choisi ce titre car Martin Parr, à travers son œuvre, n'a cessé de nous alerter sur l'évolution du monde en mettant en lumière les travers de notre société », explique Quentin Bajac, co-commissaire de l'exposition. Initialement, le photographe britannique était réticent à l'idée d'être réduit au rôle de lanceur d'alerte. « Nous lui avons assuré que notre intention était de prendre son travail très au sérieux », ajoute-t-il. Cette rétrospective, présentant 180 photos grand format couvrant des années 1970 à 2024, retrace sa carrière à travers cinq thématiques majeures.
La société de consommation sous le feu des projecteurs
Portraitiste de la middle class anglaise, Martin Parr a très tôt dirigé son objectif vers les rituels de consommation, notamment les courses en grande surface. « L'hypermarché, c'est ma ligne de front à moi », déclarait-il à ses collègues de l'agence Magnum. Une section entière de l'exposition illustre cet aspect, montrant par exemple de jeunes Britanniques traversant la Manche pour acheter de l'alcool en France, ou décrivant le shopping des ouvriers dans les centres commerciaux qui ont contribué au déclin des petits commerces sous l'ère Thatcher.
Dans sa série « Spending Time » (1986), il capture avec humour et inquiétude le marché de mères de famille à Salford, au Royaume-Uni. Quentin Bajac commente : « Les caddies surdimensionnés préfigurent les SDF qui trimballent leur vie dedans, tandis que le commerce en ligne transforme aujourd'hui nos habitudes ». Grâce à l'éclat de son flash annulaire, Parr révèle les difficultés financières croissantes des familles, thème central de son exposition et livre « The Cost of Living » en 1989. Dans les années 1990, il étend son regard à l'Asie, documentant l'émergence des classes moyennes au Japon, en Chine et en Corée.
Le tourisme mondialisé : un miroir sans fard
L'autre grand sujet de Martin Parr est la convergence des modes de vie à l'échelle planétaire, qu'il a enregistrée pendant cinq décennies en se focalisant sur les plages. Sa série la plus célèbre, « The Last Resort » (1986), naît à New Brighton, où il immortalise des estivants vautrés sur le sable, sans artifice. Il explore ensuite la Costa del Sol, notamment Benidorm, une ville défigurée par le tourisme de masse.
Quentin Bajac note : « Le ballon en forme de globe terrestre dans une photo de Benidorm rappelle combien le tourisme a bouleversé notre planète ». Parr dépeint avec un œil implacable les hordes de touristes, tout en pointant leur relation frelatée avec la nature.
Le règne animal : un miroir dérangeant
Une salle entière est consacrée à la place des animaux dans la société. Des chiens et chats pomponnés évoquent leur statut de trophées domestiques, offrant un reflet troublant de l'humanité. Au zoo de Longleat, des singes sont hypnotisés par des écrans de télévision, tandis qu'à Venise, les pigeons assaillent les touristes pour de la nourriture.
« Martin Parr subvertit l'image que nous avons des animaux », confie Quentin Bajac. « Dans une photo, un pigeon mange des nuggets de poulet ; dans une autre, les oiseaux harcèlent les humains ». Malgré son regard parfois corrosif, Parr reste empathique, adoptant une démarche quasi-anthropologique, comme le soulignent les universitaires consultés pour le catalogue.
Un héritage durable
Quentin Bajac réédite parallèlement un entretien passionnant avec Martin Parr datant de 2010, aux éditions Textuel. L'exposition « Global Warning » se tiendra du 30 janvier au 24 mai 2026 au Jeu de Paume à Paris, offrant une plongée profonde dans l'œuvre d'un artiste qui a su capturer les mutations de notre époque avec acuité et humanité.