Le Vatican à Venise : le pape François inaugure une exposition d'art dans une prison pour femmes
Le pape François inaugure une exposition d'art dans une prison vénitienne

Le pape François en visite historique dans une prison vénitienne pour l'art

Venise, 28 avril 2024. Alors que la Biennale d'art contemporain bat son plein, une scène pour le moins inattendue se déroule sur les canaux de la Sérénissime. Un motoscafo acajou glisse vers l'île de la Giudecca et s'arrête devant la célèbre prison pour femmes, toujours en activité. De l'embarcation émerge une silhouette vêtue de blanc, minuscule face aux deux pieds immenses peints sur la façade par l'artiste Maurizio Cattelan. Cette silhouette n'est autre que le pape François, venu inaugurer les expositions du pavillon du Saint-Siège, installé pour l'occasion au cœur de l'institution pénitentiaire.

Un geste fort voulu par le pape

Quatre-vingts détenues ont collaboré avec dix artistes triés sur le volet, de Claire Tabouret à Simone Fattal, transformant la prison en un lieu d'expression artistique unique. Ce geste fort, marquant, a été voulu par le pape François et orchestré par le cardinal José Tolentino de Mendonça, préfet du dicastère pour la Culture et l'Éducation. Pour mener à bien ce projet audacieux, le cardinal a sollicité l'expertise de Bruno Racine, grand connaisseur de Venise et du monde culturel, tandis que la commissaire Chiara Parisi s'est jointe à cette mission secrète accomplie dans les règles de l'art.

À travers cette démarche spectaculaire, l'art s'affirme comme un antidote à l'enfermement, rendant visibles celles qui ne l'étaient plus. Dans la cour centrale, un grand néon du duo Claire Fontaine murmure : « Siamo con voi nella notte » (« Nous sommes avec vous dans la nuit »). Le jour, les prisonnières guident les visiteurs, offrant une perspective poignante sur la liberté souvent tenue pour acquise.

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Le cardinal poète, ministre de la Culture du Vatican

Deux ans après cet événement, nous rencontrons le cardinal Tolentino de Mendonça dans son bureau du Vatican. Cet homme calme, au visage fin et aux yeux vifs cerclés de lunettes métalliques, est bien plus qu'un haut dignitaire de l'Église. Né sur l'île de Madère en 1965, fils de pêcheurs, il est un immense poète au Portugal, où il a remporté les principaux prix littéraires, dont le prestigieux prix Pessoa, bien avant d'imaginer sa carrière au Vatican.

Dans Le Fou de Dieu au bout du monde, l'écrivain espagnol Javier Cercas relate ses conversations avec ce cardinal poète, soulignant son talent littéraire exceptionnel. Comment concilier la force de nouveauté de la culture, souvent teintée d'esprit de contestation, avec la tradition dont l'Église se veut la gardienne ? Pour le cardinal, la réponse réside dans une image : celle d'une naissance. « Chaque vie est un don puisque nous la recevons d'autrui. Il y a donc “tradition” au sens étymologique de “faire passer à un autre”. En même temps, avec chaque être humain, c'est aussi le monde qui renaît : il s'agit donc d'innovation », explique-t-il.

Sortir du « white cube » pour rencontrer l'humain

Revenant sur le choix révolutionnaire d'investir une prison pour femmes lors de la Biennale de Venise, le cardinal précise : « Le pape François indiquait une voie : nous devions sortir des sentiers battus et aller à la rencontre de l'humain dans les lieux les plus inattendus, là où l'expérience humaine est la plus exposée et la plus sensible ». Il pointe ainsi l'un des problèmes de l'art contemporain : cette tendance à considérer le « white cube », la pièce vide et vierge, comme le meilleur endroit pour montrer une œuvre. « C'est devenu tellement évident que cela ne touche plus les gens… », déplore-t-il.

Outre la participation du Saint-Siège à la Biennale, le Vatican a ouvert à Rome sa propre galerie, Conciliazione 5, associée au musée Macro. Dirigée par le Français Donatien Grau, elle est conçue comme un « laboratoire culturel » et un « espace prophétique ». Pour le cardinal, l'art est un « instrument d'optique indispensable pour comprendre ce qu'être humain signifie ».

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La poésie, une mer intérieure

Si l'art passionne le cardinal, la poésie le touche au plus haut point. Il continue à pratiquer cet art, publiant des recueils où transparaît sa sensibilité unique. « La poésie est la combinaison de deux éléments qui semblent paradoxaux. C'est l'union de l'imagination – car la poésie est une fabrique d'images – mais c'est aussi une fidélité obstinée à la réalité », confie-t-il.

Son amour pour la littérature lui vient de l'enfance, des récits mythiques racontés par sa grand-mère maternelle à Madère. « Comme toutes les histoires populaires, ils cachent une initiation, une mystagogie. Ils menaient l'enfant que j'étais vers la conscience du monde qui m'entourait », se souvient-il. Pour lui, les écrivains sont des « maîtres spirituels » qui aident à créer un rapport à la réalité et à voir d'un œil nouveau les choses habituelles.

Vers de nouvelles explorations artistiques

Le Vatican prépare déjà sa prochaine participation à la Biennale de Venise, en mai prochain. Commissionné par Hans Ulrich Obrist, le projet s'intitule L'Oreille est l'œil de l'âme et sera présenté dans le Jardin mystique, l'un des secrets les mieux gardés de Venise. Créé par l'ordre des carmélites déchaussées, ce jardin aux herbes aromatiques, oliviers, verger et vignoble compte sept parterres faisant référence aux « Sept demeures » du « château intérieur » décrit par Sainte Thérèse d'Avila.

À travers ces initiatives, le cardinal Tolentino de Mendonça tisse des ponts entre l'Église et le monde de l'art, affirmant que « grâce aux artistes, le monde n'est pas figé ». Dans un monde moderne complexe, leur rôle est plus que jamais nécessaire pour dialoguer avec les grandes questions de l'humanité.