Des ossements révélateurs à Sainte-Agnès
Les 2 480 os et fragments humains découverts lors des campagnes de fouilles de 1993 à 2011 sur le site médiéval du château de Sainte-Agnès, le plus haut village côtier d'Europe, conservés au musée de la Préhistoire régionale de Menton, ont livré leurs premiers secrets. Caroline Bernardi, médecin légiste au CHU de Nice et spécialiste en anthropologie biologique, a mené un travail minutieux : « Ce fut un travail fastidieux et très difficile, car cet amoncellement de matériel humain, qu'il a d'abord fallu remettre en ordre, était très dégradé et remanié, ce qui ne nous a pas permis de reconstituer les squelettes entiers ni de procéder à un certain nombre de constatations. Néanmoins, certaines conclusions sont très intéressantes. »
Depuis plus d'un an, elle est détachée une semaine par mois à Menton pour étudier ces ossements (fémurs, radius, humérus, vertèbres, crânes, dents…), en collaboration avec Almudena Arellano, docteure en Études préhistoriques au musée régional, dans le cadre d'une convention avec l'Université Côte d'Azur et le CHU de Nice.
Estimation du nombre d'individus et de leur âge
Les scientifiques ont travaillé comme sur un ossuaire : « On a réussi à estimer qu'il y avait 16 adultes et 11 enfants, de l'âge fœtal (autour de la naissance) à 13 ans. Seul un squelette d'enfant a pu être reconstitué globalement », détaille la scientifique. L'estimation de l'âge des adultes a été plus complexe en raison de la dégradation des os. Ils se sont concentrés sur des zones osseuses localisées au niveau du bassin (symphyse pubienne, méthode Suchey-Brooks) pour l'âge, et sur les fémurs pour différencier hommes et femmes. Au final, neuf hommes et six femmes (plus un individu indéterminé) ont été identifiés, retrouvés près d'une chapelle primitive, dans un cimetière partiellement fouillé daté entre le XIIe et le XIVe siècle.
Un lieu de vie communautaire
L'absence de lésions traumatiques liées au décès indique qu'il s'agit de familles installées sur ce site castral perché à 800 mètres, faisant de lui un véritable lieu de vie communautaire médiéval, organisé sur plusieurs siècles, plutôt qu'un simple site défensif. « On a pu voir des signes d'arthrose et de hernie discale sur certaines vertèbres, preuve que les squelettes ont été beaucoup sollicités pour des travaux domestiques (élevage, alimentation carnée) ou des actions liées à leur mode de vie ».
Un fémur fracturé et soigné
Un fémur a particulièrement retenu l'attention de Caroline Bernardi après analyse au scanner : « C'était un fémur fracturé avec des signes évidents de guérison. Ce qui est d'autant plus intéressant qu'il s'agit d'un os qui, même aujourd'hui, peut mettre la vie en danger. Et c'est très surprenant de voir cette fracture consolidée des deux côtés. Survivre à l'époque avec une telle blessure ne relève pas seulement d'une force de la nature, mais témoigne d'une réelle prise en charge, où la victime a été immobilisée, ce qui suppose qu'il a fallu l'aider dans son quotidien pendant plusieurs semaines. »
Au-delà de l'aspect social, la scientifique y voit le début d'une réflexion sur les pratiques médicales quotidiennes : « Au XIIe siècle, il existait des manuels de médecine théorique, mais on ne sait pas comment cette connaissance était appliquée sur le terrain, d'autant que les territoires n'étaient pas homogènes en Europe… Le château de Sainte-Agnès se situait sur un piton rocheux et isolé, en milieu rural, sous influence du Comté de Vintimille. » Ces données, à partir d'un phénomène observé à l'échelle d'un fémur, intéressent la communauté scientifique. Caroline Bernardi prépare un article pour documenter cette fracture soignée, rarement attestée au Moyen Âge.
Perspectives : les dents et une exposition
La prochaine étude portera sur les dents, qui pourraient révéler des âges précis, des modes de vie, et même des soins. Des stries et des creusements évoquent des interventions humaines, peut-être l'application de miel ou d'herbes médicinales. Pour confirmer ces hypothèses, Caroline Bernardi souhaite analyser d'éventuels dépôts avec l'aide de Vanessa Bianchi-Beaufay, dentiste spécialiste en identification médicale, et de toxicologues. Elle pourra utiliser le microscope électronique à balayage de l'Université. Une exposition temporaire sur ces recherches (incluant os animaux et céramiques) pourrait être organisée selon Almudena Arellano, en accord avec la commune de Sainte-Agnès, pour mettre en valeur le site médiéval et l'histoire de ses habitants.



