Le paradoxe français : entre psychodrame du 1er mai et révolution robotique
Paradoxe français : 1er mai contre révolution robotique

Le charme suranné des combats d'arrière-garde

Cela fait partie des charmes typiquement français : des débats si caricaturalement dépassés qu'ils ressemblent à des reconstitutions historiques. Le psychodrame annuel autour des ouvertures des boulangeries et des fleuristes le 1er mai est, à l'ère de l'intelligence artificielle et de l'essor fulgurant de la robotique, particulièrement savoureux dans son anachronisme.

Entre moutons électriques et semi-marathons robotiques

On ne peut s'empêcher de penser au célèbre roman de Philippe K. Dick, publié en 1968, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? et d'imaginer une version où les robots programmeraient leurs propres jours fériés. Pendant ce temps, la Chine organisait le 19 avril un semi-marathon de robots humanoïdes, avec plus d'une centaine de constructeurs nationaux dans ce secteur.

L'intelligence artificielle réalise des progrès spectaculaires, même si lors de l'événement pékinois les robots étaient encore télécommandés. Plus fondamentalement, ce sont les robots qui pourraient accélérer les avancées de l'IA en lui fournissant une expérience concrète du monde réel. On parle ici des World Models, par opposition aux modèles de langage qui évoluent dans l'abstraction.

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Le fossé entre perception et réalité technologique

Cette distinction n'est pas anodine. Yann Le Cun, figure mondiale de l'intelligence artificielle qui vient de quitter Meta pour fonder AMI Labs, a récemment expliqué cette différence au magazine Le Point : "Un chat de gouttière possède un modèle mental du monde physique bien supérieur à ce que permet aujourd'hui ChatGPT, Claude ou encore Perplexity."

La question cruciale de l'emploi

La problématique centrale demeure évidemment celle de la destruction - mais aussi de la création - d'emplois liés à l'intelligence artificielle et à la robotique. Dario Amodei, le dirigeant d'Anthropic, prédit une véritable apocalypse : "50 % de tous les emplois technologiques, les avocats débutants, consultants et professionnels de la finance seront complètement éliminés dans les un à cinq ans".

Dans une réponse cinglante, Yann Le Cun a rétorqué qu'Amodei ne savait "absolument rien des effets des révolutions technologiques sur le marché du travail", recommandant plutôt la lecture d'économistes spécialisés comme les Prix Nobel Philippe Aghion et Daron Acemoglu ou encore Andrew McAfee.

Tous les experts ne prévoient pas exactement les mêmes bouleversements, ni nécessairement au même rythme, mais une certitude émerge : aucun ne pense que nous pourrons continuer comme avant. Personne ne sait exactement à quelle vitesse cette révolution se produira, ni combien de coups d'arrêt interviendront entre-temps. Depuis la naissance du concept d'intelligence artificielle en 1956, il y a eu de nombreux "hivers" technologiques.

L'inquiétante indifférence politique

En revanche, une chose semble certaine si l'on en juge par la persistance du débat français sur le 1er mai (allégorie des 364 autres jours de l'année) : l'ahurissante indifférence de notre classe politique face aux transformations du monde extérieur.

Pourtant, l'attaque au cocktail molotov contre la résidence de Sam Altman, le patron d'OpenAI, devrait indiquer clairement que ces enjeux ne resteront pas confinés longtemps au seul monde des geeks. Mais qui, parmi nos élus, comprend réellement ces questions ? Qui tente, au minimum, de s'y intéresser ?

Selon l'aveu même de l'un des rares députés suivant de près les enjeux du numérique, ils ne seraient qu'une dizaine dans l'Hémicycle à s'y intéresser sérieusement. En revanche, lorsqu'il s'agit de commenter les programmes de télévision dans le cadre de la commission d'enquête parlementaire sur l'audiovisuel public, ou de pérorer sur le caractère sacré du 1er mai, les bancs sont bien plus garnis.

"L'ignorance toujours est prête à s'admirer", écrivait Boileau. Le 1er mai prochain, suggérons à nos députés, en plus de célébrer le travail, de se mettre véritablement au travail sur ces enjeux déterminants pour notre avenir.

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