Palantir dévoile son manifeste technologique : un appel à l'action face à la suprématie américaine
Trente et un millions de vues en seulement trois jours. Le 18 avril 2026, Palantir Technologies publie sur X vingt-deux thèses tirées de The Technological Republic (2025), l'ouvrage coécrit par Alexander Karp et Nicholas Zamiska. Ces vingt-deux propositions affirment que la Silicon Valley a une dette morale envers l'Amérique, que le soft power ne suffit plus, et que les armes à intelligence artificielle seront inévitablement développées. La question cruciale demeure : par qui seront-elles construites ? Le débat est désormais ouvert, et il est impératif que l'Europe y participe activement.
Une entreprise de puissance stratégique
Palantir n'est pas une simple start-up à la recherche d'un modèle économique. Fondée en 2003 par Peter Thiel et Alex Karp, cette société développe depuis plus de vingt ans des logiciels d'analyse massive de données pour les agences américaines de défense, de sécurité et de renseignement, et depuis 2022 pour l'armée ukrainienne. Ce que Palantir commercialise, c'est une certitude : le traitement de données à grande échelle confère un avantage opérationnel décisif. Sa capitalisation boursière a dépassé les 100 milliards de dollars début 2025, un chiffre qui reflète moins une réussite financière qu'un rapport de force géopolitique.
Le manifeste de Karp dérange par sa rigueur intellectuelle et ses affirmations percutantes. Il soutient que la puissance au XXIe siècle sera construite sur le logiciel, que l'ère de la dissuasion nucléaire touche à sa fin, et qu'une nouvelle ère fondée sur l'intelligence artificielle émerge. Ces assertions annoncent un nouvel état du monde où la technologie définit les rapports de force internationaux.
L'Europe entre régulation et innovation
Pendant ce temps, l'Europe se concentre sur la régulation. L'AI Act, adopté en mars 2024, constitue une construction intellectuelle remarquable : il s'agit de la première réglementation mondiale classant les systèmes d'IA par niveau de risque. Cependant, réguler l'intelligence artificielle et en produire sont deux exercices fondamentalement différents.
Alors que Palantir déploie ses systèmes sur les champs de bataille ukrainiens, financés en partie par des fonds européens, et que la Chine développe ses propres modèles comme DeepSeek, l'Europe cherche un équilibre délicat entre protection des données, ambition industrielle et souveraineté technologique. Pour l'heure, cet équilibre penche nettement vers la protection, au détriment des deux autres dimensions.
Le volontarisme industriel ne peut plus attendre. La proposition de loi Darcos, actuellement examinée au Sénat, illustre le risque symétrique : en instaurant une présomption d'exploitation des contenus culturels contre les fournisseurs d'IA, elle réglemente un domaine que nous ne maîtrisons pas encore, risquant ainsi d'aggraver le retard que nous devrions combler.
Le retard européen : un avantage paradoxal
Pourtant, être en retard présente certains avantages stratégiques. Palantir a été fondée en 2003, accumulant vingt-deux ans d'architecture logicielle, de choix techniques figés et de systèmes hérités difficiles à remettre en question. Cette dette technique limite sa flexibilité.
Les acteurs européens qui entrent aujourd'hui dans la compétition n'ont pas ce fardeau. Ils peuvent concevoir leurs architectures pour le monde actuel, et non pour celui des premières guerres post-11 septembre. Être une entreprise IA native offre une adaptabilité supérieure. Les plateformes nées à l'ère de l'IA sont plus malléables, entièrement reconfigurables et capables de monter en charge sans refonte majeure.
Ces caractéristiques réduisent considérablement les coûts et rendent accessibles des solutions autrefois hors de portée pour les entreprises et gouvernements travaillant sous contrainte budgétaire. Des choix technologiques différents sont désormais possibles, comparables à l'imagerie médicale où le système révèle ce qui existe sans interrogation préalable, laissant à l'humain la souveraineté de l'interprétation.
La donnée : nouvelle divinité moderne ?
La question dépasse largement la technologie. Les thèses de Karp s'attaquent au pluralisme libéral, le qualifiant de réceptacle creux, et jugent certaines cultures régressives. Son manifeste est autant civilisationnel que technologique.
Marcel Gauchet, dans Le désenchantement du monde (1985), décrit la transition des sociétés occidentales de l'hétéronomie vers l'autonomie. Cette dernière repose sur les libertés individuelles : liberté de conscience, d'expression, d'association, de la presse. Ce que Karp présente comme un pluralisme creux constitue en réalité l'armature de notre autonomie collective.
Le risque algorithmique procède du même mouvement. Une organisation qui délègue ses décisions à un système opaque, dont elle ne comprend ni les critères ni le fonctionnement, régresse vers l'hétéronomie. La donnée devient une divinité moderne : omniprésente, incomprise, et propriété d'entités spécifiques. Accepter cette dépendance sans réagir équivaut à une vassalisation technologique, une servitude d'autant plus inquiétante que des alternatives existent.
L'Europe possède les atouts nécessaires
Palantir affiche clairement ses intentions : c'est un outil de puissance au service d'une hégémonie assumée. On peut être en désaccord avec cette vision, et de bonnes raisons existent pour le faire. Mais le désaccord sans alternative reste une posture stérile.
Tenir un discours sur la souveraineté européenne sans financer les entreprises qui la matérialisent, sans concevoir une stratégie industrielle européenne ambitieuse et à long terme, relève au mieux de bons sentiments et au pire de rhétorique cynique. L'Europe dispose des ingénieurs, des chercheurs et des idées nécessaires. Ce qui manque, c'est la décision politique de les prendre au sérieux.
Deux leviers méritent une ambition à la hauteur des enjeux :
- Un 28e statut européen pour les start-up, permettant leur incorporation sous le droit de l'Union plutôt que sous des droits nationaux fragmentés
- Des mécanismes d'investissement à l'échelle européenne, capables de mobiliser des capitaux comparables à ceux des États-Unis
Les instruments existent. Ce qui fait défaut, c'est la volonté politique de les activer pour construire une souveraineté technologique européenne authentique et durable.



