L'IA dévore-t-elle le logiciel ? Claude 4.6 et la SaaSpocalypse secouent les marchés
Un funambule qui accélère le pas au-dessus du vide. Cette image saisissante illustre parfaitement le vertige qui s'est emparé du monde technologique ces derniers jours. Les innovations s'enchaînent à un rythme effréné, mais l'euphorie initiale a cédé la place à une inquiétude diffuse et persistante.
Le lancement qui a tout changé
Le 5 février, la société Anthropic a dévoilé Claude Opus 4.6, une mise à jour majeure de son modèle d'intelligence artificielle. Cette version n'est pas un simple assistant, mais un véritable collaborateur virtuel capable de gérer de bout en bout des tâches complexes : gestion d'équipes d'agents numériques, diagnostic de bugs informatiques, analyses financières approfondies. La technologie franchit ainsi un cap décisif vers l'automatisation de nombreuses fonctions intellectuelles intermédiaires.
Anthropic présente cet outil comme un moyen d'augmenter la créativité humaine plutôt que de la remplacer, promettant une source de productivité inégalée. Pourtant, les marchés financiers ont réagi avec une violence inattendue.
La SaaSpocalypse : 285 milliards de dollars envolés
En une seule séance boursière, près de 285 milliards de dollars de capitalisation se sont évaporés. Les géants des services professionnels ont été particulièrement touchés : Thomson Reuters (données financières et juridiques), LegalZoom (services juridiques en ligne), RELX (propriétaire de LexisNexis) et Wolters Kluwer (logiciels et contenus légaux/fiscaux) ont tous subi des pertes significatives.
Est alors apparu le terme « SaaSpocalypse », contraction de SaaS (Software as a Service) et « apocalypse ». Ce néologisme décrit la panique face à l'automatisation massive par l'IA des workflows professionnels, notamment dans les domaines juridique, financier et contractuel. L'idée sous-jacente est que des modèles comme Claude, avec leur fenêtre de contexte étendue et leurs agents autonomes, pourraient rendre obsolètes de nombreux logiciels professionnels spécialisés.
Alors que Marc Andreessen, cocréateur de Netscape, annonçait en 2011 que « le logiciel était en train de manger le monde », une question cruciale se pose désormais : l'IA est-elle sur le point de manger le logiciel ?
La course effrénée des géants de l'IA
La nervosité du secteur est palpable. Dario Amodei, cocréateur d'Anthropic, incarne cette ligne de crête délicate : celui qui alertait autrefois sur les risques de l'IA pilote aujourd'hui une technologie qui bouleverse profondément le travail humain.
Quelques minutes seulement après l'annonce d'Opus 4.6, OpenAI a riposté avec GPT-5.3-Codex, une nouvelle version spécialement conçue pour les développeurs. Selon TechCrunch, Anthropic aurait même avancé son annonce de quinze minutes, forçant OpenAI à réagir immédiatement. Cette synchronisation parfaite révèle l'intensité de la compétition : les géants de l'IA s'affrontent à coups d'annonces éclair, multipliant les modèles spécialisés à une vitesse que ni les institutions ni le grand public ne parviennent à suivre.
Moltbook : le réseau social peuplé de bots
Le même vertige s'est manifesté avec l'apparition, très médiatisée cette semaine, de Moltbook. Le principe de ce réseau social est aussi simple que troublant : il est peuplé quasi exclusivement d'agents conversationnels. Ces bots commentent, débattent, plaisantent et créent leurs propres sous-communautés autour de leur « vie numérique » ou encore des humains eux-mêmes.
Certains universitaires, comme Peter van der Putten de l'université de Leiden, voient dans ce réseau social de bots la première forme d'intelligence collective artificielle – un espace où les machines interagissent de manière autonome, rappelant les théories de l'esprit collectif imaginées par Marvin Minsky ou les mondes illusoires décrits par Jean Baudrillard.
D'autres n'y voient qu'un coup marketing générateur d'un flot de contenus souvent médiocres – un « Reddit pour spambots ». Reste une image profondément troublante : pour la première fois, des entités non humaines semblent s'organiser dans un espace social qui leur est quasi réservé, questionnant notre rapport à la conscience, à la créativité et à la place du vivant.
Rent-a-Human : quand les IA emploient les humains
Autre symptôme de cette bascule sociétale : la plateforme Rent-a-Human, fondée par l'ingénieur Alexander Liteplo. Sous le slogan « Robots need your body », cette plateforme permet à des intelligences artificielles de « louer » des humains pour accomplir ce qu'elles ne peuvent pas faire, faute de corps physique : livrer un colis, récupérer un objet, tenir une pancarte.
Là où l'application TaskRabbit permettait à un humain de déléguer à un autre humain, ce sont désormais les IA qui externalisent vers le monde physique. Plus de 70 000 inscriptions en quelques jours témoignent d'une inquiétante disponibilité de main-d'œuvre prête à travailler pour des algorithmes, contre un paiement en cryptomonnaie.
La frontière entre employeur et machine se brouille dangereusement, laissant poindre une nouvelle forme d'exploitation consentie. Comme les Bourgeois de Calais quittant la ville assiégée, l'homme consent à se rendre sans savoir ce qu'il adviendra de lui, transformant l'incertitude en devoir.
Un secteur paralysé par sa propre puissance
La technologie a connu d'autres crises, mais celle-ci est d'une nature fondamentalement différente. Elle touche au fantasme du remplacement, à la blessure narcissique d'un monde où le travail intellectuel, longtemps marqueur de la valeur humaine, s'automatise progressivement mais sûrement.
Outre-Atlantique, la confusion est tout aussi forte. Jeff Bezos procède à des licenciements massifs au Washington Post, Mark Zuckerberg donne l'impression de naviguer sans gouvernail, et les voix discordantes se raréfient. Comme si le pouvoir technologique, devenu incontrôlable, s'était affranchi de toute boussole morale.
Une grande partie des acteurs américains a décidé d'enterrer les préoccupations altruistes et universalistes qui avaient prévalu aux débuts d'Internet. Dans cette course effrénée à la puissance se niche une inquiétude plus profonde : celle d'un monde où les artisans du code deviennent accessoires face à leurs propres outils.
Entre utopie et vertige : l'impasse philosophique
Comme l'explique la journaliste Raphaëlle Bacqué, coauteure de « Nos nouveaux maîtres » : « Une partie des élites de la Silicon Valley ne croit plus en la démocratie. » Le gratin de la tech est partagé entre le désir de plaire à la Maison-Blanche – gage d'accès à l'énergie si précieuse pour entraîner ses modèles – et la crainte de voir la Chine dominer la course mondiale à l'intelligence artificielle.
Dans l'empire du Milieu justement, de nouveaux acteurs comme DeepSeek développent leurs propres modèles à coûts réduits, alimentant une compétition où l'efficience technologique rivalise avec la puissance de calcul brute – une course qui redéfinit les équilibres géopolitiques de l'IA.
Pourtant, ces outils extraordinaires pourraient être mis au service d'ambitions exaltantes :
- Résoudre des équations mathématiques complexes
- Appréhender la physique quantique
- Percer certains secrets de l'univers
- Réaliser des progrès fulgurants en médecine
- Mieux comprendre le vivant dans sa complexité
Mais cet extraordinaire potentiel est gâché quand cette industrie n'explique plus où elle veut aller. Prise dans un tourbillon de vitesse, elle se prive de l'adhésion du plus grand nombre. Et si, en renonçant à croire en un monde meilleur, la tech était en train de se saborder elle-même ? La question reste ouverte, mais l'urgence de la réflexion éthique et philosophique n'a jamais été aussi pressante.