Le VAX de Bordeaux, une pièce majeure du patrimoine informatique français inventoriée
Le Conservatoire national des arts et métiers (CNAM) vient d'achever l'inventaire du VAX de Bordeaux, un ordinateur pionnier acquis en 1982 par l'université de Bordeaux, marquant ainsi une étape cruciale dans l'histoire de l'informatique en France. Cette machine, le premier ordinateur connecté du secteur public français, a fait l'objet d'une acquisition épique, contournant les restrictions du plan Calcul gaullien.
Les protagonistes d'une aventure scientifique hors norme
Robert Cori, ancien directeur du Greco Programmation, un programme de recherche réunissant 250 scientifiques, et Michel Mouyssinat, mathématicien et informaticien détenteur de la collection homo calculus, sont les figures centrales de cette histoire. Tous deux enseignaient au laboratoire de mathématiques et d'informatique de l'université de Bordeaux, futur Labri, et partageaient une passion pour l'informatique théorique à une époque où les ordinateurs étaient rares et massifs.
La "guerre du VAX" contre les interdits du plan Calcul
Dans les années 1970 et 1980, le plan Calcul interdisait aux universités françaises d'acheter du matériel informatique étranger, créant un retard technologique. "Le plan Calcul a eu pour effet un retard technologique en France dans le domaine public, avec l'interdiction d'accéder à des logiciels américains", explique Michel Mouyssinat. Pour contourner cette règle, les chercheurs ont déployé des stratégies audacieuses, comme faire passer un ordinateur pour un photocopieur.
La communauté informatique s'est mobilisée contre cette interdiction anachronique, visant spécifiquement le VAX de l'américain Digital. "C'est la guerre du VAX !", s'exclamait Michel Combarnous, ancien président de l'université, qui a soutenu activement cette lutte, impliquant même des figures politiques comme Chaban-Delmas. La rivalité avec Toulouse pour posséder le plus gros ordinateur du Sud-Ouest a ajouté une dimension régionale à cette bataille.
L'acquisition triomphante et l'impact historique
En 1982, après des efforts incessants, le ministère de l'Éducation nationale a autorisé l'achat du VAX 11/780. "C'était une machine extraordinaire. Un chercheur était venu spécialement de Paris pour dormir à côté d'elle !", se souvient Robert Cori. Capable d'exécuter un million d'instructions par seconde, le VAX a permis le développement de Geocub, le premier réseau d'échange entre universités, CNRS et Inria, révolutionnant la recherche informatique en France.
Aujourd'hui, seul l'unité centrale de ce géant de plus de 8 m³ est exposée au Labri, le reste ayant été ferraillé. Audrey Pennel, chargée de mission au CNAM, souligne son importance : "Ce VAX a permis à Bordeaux de développer en 1982 Geocub, le premier réseau d'échange entre universités, CNRS et Inria. À ce titre, il a une importance historique". Cet inventaire s'inscrit dans la mission Patstec pour préserver le patrimoine technologique contemporain.
Un héritage durable dans l'ère numérique
Bien que dépassé après seulement cinq ans, le VAX de Bordeaux a marqué un tournant, symbolisant la détermination des scientifiques à briser les barrières technologiques. Son histoire rappelle les débuts épiques de l'informatique en France, où l'innovation naissait souvent de la résistance aux contraintes politiques.